Le Siècle de la Rupture (Épisode 4)

Sans précédent. À l’heure où la Mondialisation connaît son apogée, où le numérique est passé en un éclair de simple outil de travail à composante essentielle de notre mode de vie, et où les conflits idéologiques toujours brûlants déchirent les puissances de notre monde, tout s’accélère, nos repères se dérobent, dans un environnement mondial plus complexe que jamais. Des bouleversements qui coïncident avec notre entrée dans le 21e siècle, dans lequel nous avançons désormais avec prudence, car nous nous apprêtons à vivre un tournant décisif de notre Histoire.

Épisode 4 : HUMANITÉ 2.0


« Je suis perdu ». Une phrase que l’on entend de plus en plus. Nous nous efforçons de l’ignorer, pourtant la rapide évolution dont nous, humains, sommes l’objet n’y est certainement pas étrangère. Darwin l’a théorisé, nous lui avons donné un sens. Depuis notre apparition sur Terre, nous avons toujours évolué, bien sûr, mais notre développement a clairement pris une tournure nouvelle depuis un demi- siècle. Si la mondialisation et le développement des technologies en sont les piliers, l’apparition d’internet en est probablement le symbole le plus probant. Nous devons maintenant nous adapter à un environnement nouveau où se mêlent réel et virtuel, qui est à la fois origine et fruit d’une accélération qui touche tous les aspects de notre mode de vie, et dont l’impact aussi considérable qu’inconsidéré transforme drastiquement notre identité. Nous assistons ainsi à la naissance d’un tout nouveau modèle du genre humain. Qui est-il, et comment en sommes-nous arrivés là ?

À l’origine de cette accélération, l’incontournable phénomène de mondialisation, au sein duquel les nouvelles technologies de l’information illustrent à merveille le rythme effréné que nous sommes désormais obligés de suivre. Internet dans les années 1990, les réseaux sociaux et les smartphones à la fin des années 2000, et Dieu sait ce quoi nous attend encore dans les prochaines années pour venir bouleverser nos habitudes déjà bien fragilisées. La conséquence de cette révolution de notre façon de communiquer, devenue instantanée, permit l’accroissement des échanges à grande échelle, l’ouverture des frontières et l’affirmation d’un espace global qui se dessinait lentement depuis l’époque coloniale. Voyager n’a jamais été aussi facile, on passe d’un continent à un autre aussi facilement que d’une grande ville d’un même pays à une autre il y a cinquante ans. Le regard des jeunes générations s’ouvre progressivement à une nouvelle réalité, infiniment plus complexe que celles auxquelles ont été confrontés ceux de leurs aînés. Un phénomène complexe donc, qui change brutalement notre rapport à l’espace et au temps, et qui modifie profondément notre identité, collective comme individuelle. À défaut de terme plus précis pour désigner avec justesse ce phénomène, nous l’appellerons « Ouverture ». Ouverture des frontières, ouverture des horizons, ouverture des esprits, voici sans doute l’ultime changement que l’on doit à une époque qui bouleverse jusqu’aux fondements de ce qui durant notre Histoire a fait de nous des êtres humains.

Cette Ouverture présente alors toutes les caractéristiques d’une avancée positive dans l’évolution de l’Humanité. Nous apprenons plus vite que jamais, l’information est abondante, partout, tout le temps, accessible à tous. Nous nous ouvrons avec une facilité déconcertante à d’autres cultures, d’autres langues, d’autres modes de vie dont nous embrassons la richesse, pour la communiquer à notre tour, nous nous enrichissant à une allure incroyable. Au cœur de ce mouvement qui concerne déjà une multitude de personnes du monde entier, se dessine une forme nouvelle d’individu, fruit de la diversité, dont le regard plus large que jamais rompt avec tout ce que l’Homme a connu par le passé.

Toutefois, ce phénomène d’Ouverture n’est pas seulement synonyme d’amélioration de la condition humaine, loin s’en faut. Les jeunes grandissent depuis quelques années dans un monde si plein de mouvements qu’il peut être très difficile de s’y retrouver. Le manque de repère est partout, et touche plus que jamais nos sociétés occidentales, notamment dans la famille qui historiquement est le point de référence sur lequel les humains ont toujours compté en premier. Un cercle familial qui commence à s’effriter, jamais nous n’avons compté autant de divorces, les familles recomposées foisonnent, difficile dans ces conditions de construire des repères. En découle un surprenant paradoxe qui empoisonne la sphère sociale de la jeunesse : plus le monde s’ouvre, plus nous entrons en contact avec de nouvelles personnes, plus les rapports tendent à s’affaiblir, voire parfois à devenir superficiels. Dans le même temps que les générations qui nous précèdent, nous passons autant de temps avec plus de personnes différentes, donc moins de temps avec chacune d’entre elles (rappelons que les relations sont aussi de plus en plus « virtuelles », en raison des réseaux sociaux, qui ont pénétré avec fracas dans nos vies sociales). Plus surprenant encore, les jeunes ne sont pas les seuls à souffrir de ce nouvel environnement social globalisé : les parents aussi. En effet, nous évoquions plus tôt la prise de mobilité spectaculaire qui est offerte aux jeunes depuis le début du XXIe siècle, les jeunes partent de plus en plus tôt de chez leurs parents, et surtout de plus en plus loin. Impuissants devant cette tendance si alléchante pour de jeunes étudiants en quête d’indépendance et d’ouverture d’esprit, les parents voient eux-aussi leurs repères familiaux chamboulés, qu’ils ont eu tant de mal à construire dans le contexte que nous connaissons. Ainsi, la perte de repère touche tous les âges et toutes les générations, qui éprouvent de plus en plus en plus de difficultés à se comprendre et à communiquer entre elles, tant les univers dans lesquelles elles ont grandi diffèrent et divergent.

Le choc générationnel est donc bien réel. Et qui dit génération dit Temps, et notre rapport au temps est bien sûr lui aussi ébranlé. À trop vouloir le contrôler, le temps nous échappe. Nous nous sentons dépassés en permanence, ce qui nous incite à évoluer et à nous adapter plus vite pour remédier aux difficultés que pose cette accélération. Ce qui engendre de nouveaux problèmes, qui appellent de nouveaux changements à leur tour, et ce dans un cycle sans fin qui nous oblige à avancer sans repère, car les bases sur lesquelles nous construisons notre identité s’effacent à mesure que nous en bâtissons les fondations. Difficile dans ces conditions de s’épanouir et donner un sens à sa vie, si cher à ceux qui ont dû grandir dans les remous de cet océan agité qu’est le XXIe siècle. Une question de sens qui interroge la question du bonheur, idéal de vie que beaucoup disent encore chercher. Jamais autant de livres sur la quête du bonheur ne se sont vendus qu’ aujourd’hui, symbole d’une société contrainte de grandir trop vite, cherchant des réponses, pour se chercher elle-même. À nous de nous en rendre compte pour nous arrêter un instant, prendre du recul et peut-être entrevoir une lueur d’espoir…

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