Le Siècle de la Rupture (Épisode 3)

« Sans précédent ». À l’heure où la Mondialisation connaît son apogée, où le numérique est passé en un éclair de simple outil de travail à composante essentielle de notre mode de vie, et où les conflits idéologiques toujours brûlants déchirent les puissances de notre monde, tout s’accélère, nos repères se dérobent, dans un environnement mondial plus complexe que jamais. Des bouleversements qui coïncident avec notre entrée dans le 21e siècle, dans lequel nous avançons désormais avec prudence, car nous nous apprêtons à vivre un tournant décisif de notre Histoire.

 

Épisode 3 : La Faim du Monde


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Autre enjeu majeur du XXIe siècle entre l’Homme et la Terre, c’est certainement l’Homme lui-même. L’espèce humaine serait apparue il y a environ 2 à 3 millions d’années. Depuis, sa croissance démographique a été exponentielle, croissant sept fois plus durant les deux derniers siècles que lors des deux millions d’années qui les ont précédées, mais il faut attendre le XXe siècle pour voir se succéder les milliards. En 2011, la population mondiale a atteint le seuil de 7 milliards d’habitants, soit le triple de ce que l’on comptait en 1950. Cela en fait, des bouches à nourrir. Et nous sommes loin de pouvoir enrayer cette croissance, car la planète devrait compter pas moins de 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050. Désormais, le temps joue contre nous.

L’origine principale de notre alimentation, c’est bien sûr l’agriculture. Pourquoi n’arrivons-nous pas à nourrir tout le monde, alors que nous disposons théoriquement encore des ressources nécessaires pour y parvenir ? Les raisons en sont évidemment en grande partie économiques. L’agriculture industrielle et l’élevage de batterie, appliqués à grande échelle vont complètement à l’encontre de la nature, et mériteraient une sérieuse remise en question. Et si ces pratiques pourtant reconnues néfastes pour l’environnement par les experts sont aussi répandues et cautionnées par les gouvernements, c’est parce qu’elles sont économiquement satisfaisantes à court-terme autant pour les producteurs que les gouvernements, et même les consommateurs. Mais peu importe, on ne va pas envisager de se passer de bacon, encore moins de la restauration rapide… « I’m lovin’it » !

Un petit rappel des plus basiques s’impose. Nous semblons oublier que la nature n’ait jamais eu besoin de l’Homme pour se développer en harmonie avec la Terre. Nos pratiques héritées de plusieurs siècles d’agriculture ne vont pour la plupart pas dans le bon sens : on cultive aujourd’hui des surfaces immenses consacrées à la semence d’une seule et unique céréale. Pourtant, la nature a toujours été le berceau d’une multitude d’espèces végétales de toutes sortes, dont la diversité est justement propice, sinon nécessaire à son bon développement. L’étendue des surfaces d’exploitations apparaît soudain comme aberrante. La mécanisation de l’agriculture est également dommageable : on utilise aussi d’énormes machines pour labourer la terre plus vite, plus profond, convaincus de gagner en efficacité. Or, ces techniques de labours tapissent et fissurent une terre qui devient sèche et compacte, au sein de laquelle l’eau ne peut pénétrer, ni aucune forme de vie. Mal nourries, les plantes deviennent alors plus vulnérables et incapables de se défendre face aux insectes qui s’attaquent à elle. Conséquence de ces labours industriels qui limitent et dégradent la croissance des plantes, largement pratiqués dans nos économies développées, on utilise des quantités là encore massives d’engrais chimiques et de pesticides destinés à la compenser. Ainsi s’installe le cercle vicieux…

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À l’inverse, une terre saine, meuble et vierge de cette dégradation massive de l’Homme, apparaît poreuse et granuleuse, naturellement favorable à l’activité des micro-organismes et a fortiori au développement racinaire des plantes. Croyant améliorer notre alimentation en accélérant chimiquement le processus de croissance des céréales, nous brisons violemment un cycle naturel qui a permis à des millions d’espèces végétales de verdirent la terre bien avant que l’Homme ne vienne la saccager. Une agriculture différente est possible, et heureusement déjà pratiquée par des minorités averties.

Cela pose évidemment un problème de santé publique. La qualité des produits alimentaires s’en retrouve de plus en plus médiocre, mais il est devenu si rentable de produire ainsi en grande quantité que le bio est tout-à-fait incapable de faire concurrence. Obésité, malnutrition, les conséquences vont en s’aggravant, et touchent chaque jour plus de personnes (on prévoit qu’environ 20% de la population mondiale sera concernée par l’obésité d’ici 2025 !). Et on nous apprend en cours de Marketing que Coca-Cola est la marque la plus connue au monde… Sommes-nous vraiment sur la bonne voie ?

Comment alors ne pas aborder le problème du gaspillage ? Notons simplement que c’est près d’un tiers de la production alimentaire mondiale (1,3 milliards de tonnes) qui est jetée chaque année. Un gaspillage dont le coût en énergie s’élèverait à 990 milliards de dollars environ, une perte abyssale qui s’explique seulement par nos pratiques sociales inconsidérées et une gestion très perfectible de nos ressources. Et lorsque l’on sait que d’après les dernières estimations, il faudrait environ 500 milliards de dollars pour nourrir toute la planète, et que ce sont près de 1600 milliards de dollars qui sont aujourd’hui investis dans le domaine militaire, il ne nous reste plus que les yeux pour pleurer cette véritable économie de la mort…

Pierre Rabhi, agriculteur, philosophe et essayiste français d'origine algérienne. Maison Neuve. Ardèche. 7 mars 2013. © Guillaume ATGER / Divergence pour l’Express
Pierre Rabhi

Comme aime à le rappeler Pierre Rabhi, fervent défenseur de l’agriculture biologique et d’une politique respectueuse de la planète, toute la vie sur Terre depuis sa création il y a des milliards d’années dépend d’une fine couche de 20 cm/ 8 pouces de terre cultivable. Qu’en faisons-nous ? Nous la massacrons à coups de produits chimiques et de machines infernales. Mais ce n’est pas notre faute, car ce n’est du ressort que des producteurs et industriels concernés, pas du nôtre… Et que faisons-nous de cette précieuse nourriture ? Nous nous en gavons à outrance et gaspillons allègrement le reste, parce qu’une fois qu’on est plein, on est plein. Sérieusement, qui serait assez stupide pour prévoir à l’avance des quantités raisonnables quand il est tellement plus simple et plus agréable de suivre son instinct et s’abandonner à la tentation de manger un peu plus ?

Il est fascinant de constater comme un système implanté subtilement dans nos mentalités est parvenu à nous faire perdre le sens de la réalité, au point de négliger notre alimentation, l’essence même de notre vie. À quelles priorités devons-nous consacrer notre temps : avoir suffisamment de followers sur Instagram pour se sentir bien dans notre peau, ou manger pour qu’il nous reste encore de la peau ? Si nous parvenons à inverser la tendance, ce sera comme faire pousser une fleur : planter la graine peut être un geste rapide, la faire fleurir prendra du temps…

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