OSCARS 2020 : Un ménage à trois

Comme si de rien n’était. C’est avec beaucoup de discrétion que l’Académie a annoncé sa sélection 2020 de nominés aux Oscars, en ignorant assez grossièrement les critiques qu’elle subit depuis toujours et dont elle avait été une assez maladroite réactionnaire lors des précédentes éditions (voir les chroniques précédentes en 2017, 2018 et 2019). Nous porterons notre attention cette année un peu plus sur le cinéma et moins sur les coulisses de la cérémonie, avec une sélection plutôt classique dans ses thématiques, avec à noter une petite perle venue de Corée du Sud et Netflix qui n’est déjà plus un petit nouveau qui essaie de faire sa place, mais bien un acteur majeur qui investit de plus en plus ses efforts dans du cinéma plus « traditionnel » pour apaiser et convaincre les plus puristes de ses détracteurs.

UNE SÉLECTION VRAIMENT CLASSIQUE ?

Un film de guerre (1917), du drame romantique un peu modernisé (Marriage Story, Little Women), du biopic sur des personnages américains à succès qui dominent le monde (Ford v Ferrari), du gangster mafieux (The Irishman), de la nostalgie culturelle qui célèbre la gloire passée des États-Unis (Once upon a time… in Hollywood), cette sélection fait dans le classique et ne présente pas grand-chose d’origina… Ah attendez, quoi ?

« Parasite ». Un film 100% sud-coréen, de la production à la distribution en passant par le casting et les équipes techniques, c’est assez rare, voire inédit, pour être souligné. Palme d’Or de Cannes 2019, ce petit bijou jouit tout de même de la notoriété auprès des studios américains de son réalisateur, Bong-Joon-Ho, qui s’est fait connaître pour « Okja », production Netflix dont la sélection à Cannes en 2017 avait alimenté une vive controverse (mais également le chef d’oeuvre Memories of Murder). Preuve que la plus célèbre des plateformes de streaming au monde aura, sans le faire exprès réellement, contribué à ouvrir les Oscars au-delà des frontières américaines. Pas banal.

En parlant de Netflix, que leur stratégie pour contrer l’arrivée de Disney+ soit de brosser dans le sens les productions plus « auteures » est facile à comprendre, mais qu’ils aient réussi aussi vite, ça c’est un tout de force. Ils imposent leur bannière cette année sur « The Irishman », « Marriage Story », « The Two Popes », « Klaus », « J’ai perdu mon corps » et j’en oublie certainement, ils sont sur tous les fronts. Si l’on peut apporter comme nuance que l’apposition de leur « N » un peu partout n’indique parfois que leur licence de distribution, ils semblent néanmoins de plus en plus proche de réussir leur pari : se faire accepter par l’industrie comme une maison de production et distribution crédible pour tous les genres, et tous les formats.

LUTTE À TROIS POUR LE TITRE

Si Parasite ressemble en effet plus à film pour festivals d’auteurs, il n’en demeure pas moins très accessible et traite d’enjeux plutôt universels. Mais s’il a obtenu autant de nominations (6), c’est pour sa maîtrise et sa sensibilité, auxquelles s’ajoute cette petite étincelle de magie du cinéma qui n’apparaît que lorsque tous les ingrédients sont réunis, pour une raison que l’on peine à nommer ou même à saisir : ça marche. Il est l’un des favoris de la sélection pour le meilleur film, et je le vois remporter aussi le meilleur scénario original, ainsi que le prix du meilleur film en langue étrangère, qu’il a vraisemblablement déjà gagné.

Il aura deux concurrents sérieux. L’autre bonne surprise de cette sélection et de cette année 2019, c’est l’excellent « Joker ». Si les Oscars ont souvent été réticents à honorer les films de super-héros & de comics, celui-ci ne fait en réalité pas exception : si on lui retire l’emblème du Joker, les mots Gotham et Bruce Wayne, ce film n’a rien d’un film de super-héros. Et quel film ! Porté par la superbe performance de Joaquin Phoenix, qui devrait sauf coup de tonnerre repartir avec sa statuette, le personnage du joker sert ici à nous offrir la représentation d’un un miroir social poignant. Celui d’une société décadente où les déboires d’un clown, qui n’a jamais trouvé la lumière qu’il a tant cherché, nous montrent à quel point dans l’obscurité de l’esprit, la folie peut être pleine de sens…

Troisième et dernier favori, l’étonnant « 1917 » de Sam Mendes. Deux heures d’un plan séquence incroyablement maîtrisé avec une seule vraie coupure (autres trucages possibles par endroits) – on se souvient du « Birdman » d’Alejandro Gonzlez Inaritu, dont le plan séquence avait déjà impressionné lors de sa victoire en 2015 – mais là, 1917 fait encore mieux. Une tension lente insufflée par l’atmosphère pesante d’une mission suicide sur le champ de bataille de la première guerre mondiale, qui contraste avec des plans tous plus beaux les uns que les autres, une maîtrise parfaite des clairs-obscurs qui devraient remporter la meilleure photographie : Sam Mendes va vraisemblablement gagner l’Oscar de meilleur réalisateur, et ce ne serait pas volé.

QUI VA GAGNER QUOI :

Les trois films précédemment mentionnés devraient certainement se disputer l’Oscar du meilleur film, mais ne seront pas en reste car ils devraient remporter au moins deux à trois prix chacun dans les autres catégories. À noter qu’une victoire de Parasite serait assez intéressante, car l’année où justement on ressent moins les choix politiques habituels de l’académie, le fait de récompenser le film coréen serait le coup le plus subtil pour répondre à leurs critiques sans trop éveiller les soupçons d’avoir magouillé tout cela. Ce serait très fort pour leur image, et pas complètement immérité du côté des artistes.

Pour les autres films, l’originalité de Jojo Rabbit peut espérer se défendre dans plusieurs catégories, mais devrait se frotter à la concurrence. On retrouve un ÉNIÈME film de gangster par Scorcese, avec ses compères de toujours Robert de Niro et Joe Pesci dans The Irishman dans lequel ils se sont payé le luxe d’inviter Al Pacino. Un film très bien fait, mais c’est si peu original que je peine à expliquer sa présence dans cette liste (influence de Netflix ?). Little Women sonne le retour de Greta Gerwig avec l’histoire des 4 filles du Dr. March, de nets progrès à noter par rapport à son pitoyable Lady Bird d’il y a deux ans qui servait à mon avis plus à ériger une ridicule nomination pseudo-féministe en réponse au discours d’Oprah Winfrey (voir article 2018) qu’à récompenser une quelconque performance. Little Women présente une réalisation bien plus soignée, une bonne photographie, des décors très beaux et cohérents et la performance surprenante de Florence Pugh qui s’est bien mérité une nomination comme meilleure actrice dans un second rôle. Côté scénario, la non-linéarité de la chronologie est assez perturbante et n’apporte pas grand-chose à une histoire qui ne présente rien d’exceptionnel à côté de cela. Quant à Marriage Story, c’est plus une superbe pièce de théâtre qu’autre chose, une œuvre faite pour les acteurs, qui ne remportera pas grand-chose à mon avis.

Pour ce qui est des acteurs, on observe à nouveau un écart abyssal entre les catégories masculines et féminines : les acteurs nominés ont tous brillé par des performances remarquables pour des rôles infiniment plus intéressants et recherchés globalement que leurs homologues féminines, dont le symptôme le plus flagrant est la double nomination de Scarlet Johansson (premier et second rôle), comme s’ils cherchaient à combler des cases qui auraient pu être occuper par d’autres. Pour moi, ce ne sont évidemment pas les acteurs qui sont à blâmer, mais bien les scénarii plus encore que leurs scénaristes, et a fortiori les producteurs, qui semblent avoir encore du mal à raconter des histoires intéressantes pour des personnages féminins, autrement que par du fan-service épais dans le genre de WonderWoman. Un peu dommage.

Un mot sur les films d’animation, où les étonnants « Klaus » et « J’ai perdu mon corps » apportent une vraie fraîcheur à une catégorie ironiquement rebaptisé par beaucoup le « Prix Pixar », que Toy Story 4 pourrait bien remporter …  

Enfin un mot sur les absents, des nominations au rabais pour « The Two Popes » dont le sujet religieux semble évidemment un peu délicat, ou encore « Harriet » qui aurait peut-être pu postuler à plus de nominations (je ne les ai pas vus), dont les échos semblent très positifs. À suivre.

PRÉDICTIONS OSCARS 2020 :

            Voici mes prédictions pour cette année, ce n’est pas mon avis personnel mais plus un effort pour comprendre comment fonctionne l’industrie, sa dynamique et ses mouvements d’influence. Je passerai ici plusieurs catégories, comme le maquillage ou les court-métrages.
À noter que mon exercice 2019 a été bien plus mauvais (50% de bons résultats) que le précédent (70%), et que je me plante systématiquement sur le prix du meilleur film, qui semble être décerné au sujet le plus sensible (dans le sens positif) pour la société, assez loin de tous les autres critères qui construisent, façonnent et expriment le cinéma…
Mes prédictions (entre parenthèse un outsider crédible pour chaque catégorie) :

  • Meilleur Réalisateur : Sam Mendes, « 1917 » – (Todd Philips, « Joker »)
  • Meilleur Acteur : Joaquin Phoenix, « Joker » – (Jonathan Pryce, « The Two Popes »)
  • Meilleur Actrice : Renée Zellweger, « Judy » – (Cynthia Erivo, « Harriet »)
  • Meilleur Acteur dans un second rôle : Brad Pitt, « Once upon a time… in Hollywood » – (Anthony Hopkins, « The Two Popes»)
  • Meilleur Actrice dans un second rôle : Florence Pugh, « Little Women » – (Kathy Bates, « Richard Jewell »)
  • Meilleur Film d’Animation : « Toy Story 4 » – (« Klaus »)  
  • Meilleure Photographie (Cinematogrphy) : « 1917 » – (« Joker »)
  • Meilleurs Costumes : « Little Women » – (« Jojo Rabbit »)
  • Meilleur Montage : « Ford v Ferrari » – (« Joker »)
  • Meilleur Film en Langue étrangère : « Parasite » – (« Les Misérables »)
  • Meilleur Musique – Bande Originale : « 1917 » – (« Joker »)
  • Meilleure Musique – Chanson Originale : « Love Me again », « Rocketman » – (« Stand Up », « Harriet »)
  • Meilleurs Décors (Production Design) : « 1917 » – (« Jojo Rabbit »)
  • Meilleure Création Sonore (Sound Editing) : « 1917 » – (« Ford v Ferrari »)
  • Meilleur Mixage Son : « 1917 » – (« Joker »)
  • Meilleurs Effets Spéciaux : « Avengers 4 : Endgame » – (« The Lion King »)
  • Meilleurs Scénario Adapté : « Joker » – (« The Two Popes »)
  • Meilleurs Scénario Original : « Parasite » – (« Marriage Story »)
  • MEILLEUR FILM : « Joker » – (« Parasite »)

Résultats ce dimanche 9 février, et peut-être à l’année prochaine !

Arthur ;).

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