Oscars 2018 : Un tournant dans l’Histoire de L’Industrie ?

De la politique. Voilà ce que sont devenus les Oscars : un théâtre de faux-semblants où règne le jeu politique dans lequel s’est embourbée The Motion Picture Academy. Ou peut-être cela a-t-il toujours été le cas, mais jamais cela n’avait été aussi flagrant que lors des deux dernières années, où Spotlight (2016) et Moonlight (2017) ont remporté le Graal du Cinéma américain devant d’autres films qui semblaient mériter le prix à plus d’un titre. Ce dimanche 4 mars, les Oscars fêtent leurs 90 ans, où Jimmy Kimmel a été rappelé pour en être l’hôte une seconde année consécutive – sans doute un cadeau pour finir sur une meilleure note que l’année passée. On se souvient tous d’ailleurs de la bourde monumentale de Faye Dunaway qui annonça La La Land comme vainqueur par erreur, alors que la statuette devait être décernée à Moonlight. Lapsus révélateur ? Ces victoires quelques peu surprenantes pour tout cinéphile qui se respecte trouvent leur explication dans une tendance profonde dans laquelle toute l’Industrie est plongée, et qui dépasse une fois de plus le cadre du 7e art…

 

Le Cinéma : Outil de Propagande Moderne

Ni plus, ni moins. Je vous en parlais déjà l’an dernier en prédiction des Oscars 2017 (lire par ailleurs), la cérémonie reine de remise des prix du cinéma (sans doute dans sa version la plus commerciale) se prend à changer les règles du jeu, à la fois victime et instigatrice d’une tendance de politisation qui commence à la ronger de l’intérieur. Car si Spotlight et Moonlight ont remporté l’Oscars du meilleur film (le second devant La la land et Arrival notamment…), c’est pour une raison bien précise, la même qui assure actuellement le succès populaire de Black Panther, de la même manière que Wonder Woman il y a quelques mois : ils traitent et symbolisent de problématiques sociales sensibles et actuelles. Spotlight raconte une enquête qui dévoile au grand jour des cas de pédophilie masqués par l’Église, tandis que Moonlight brave un sujet tabou jusqu’alors, l’homosexualité chez les afro-américains. Quant à nos blockbusters, ils se contentent pourtant de recracher les éternels codes du film de super-héros que l’on a déjà vu mille et une fois, et pourtant, le public adhère, ressentant l’utilité de conscientiser le plus grand nombre, car l’intérêt numéro 1, ce n’est plus le cinéma en lui-même, mais bien son impact politico-social.

Autre exemple de cette tangente qu’incarnent les Oscars : la nomination cette année de Lady Bird, et de sa réalisatrice, Greta Gerwig. Une réponse évidente au discours poignant d’Oprah Winfrey aux Golden Globes qui criait au scandale que tous les réalisateurs nommés étaient des hommes, alors que Lady Bird était nominé comme meilleur film. Les Oscars ont donc réagi, et porté l’actrice californienne à une rare nomination féminine pour la réalisation, de surcroît pour son premier film. Un choix résolument politique, tant la qualité aussi bien technique qu’artistique de Lady Bird contraste avec ses concurrents qui lui sont infiniment supérieurs. On pourrait parler d’une épouvantable erreur, mais ne nous y trompons pas, il s’agit d’un choix parfaitement réfléchi du comité de sélection…

Mandatory Credit: Photo by Jordan Strauss/Invision/AP/REX/Shutterstock (9309598ed)

 

Le problème, c’est la démocratisation de nouvelles idées au plus grand nombre, ou plutôt son encadrement. Car apporter des symboles d’identification au public par le cinéma qui encouragent la diversité est tout-à-fait louable, mais il faudrait veiller à ce que cela ne se fasse pas n’importe comment. Tous les goûts sont dans la nature, mais n’importe qui d’un minimum éduqué peut aujourd’hui faire la différence entre un blockbuster grand public dont l’objectif premier est le score financier, et un petit film d’auteur à succès qui cherche à faire passer un message plus profond à travers un angle artistiquement nouveau. Sachant cela, on peut alors comprendre que différentes notions, versions, perceptions du Cinéma existent, et que chacune mérite d’être respectée pour ce qu’elle est, ni plus, ni moins. Dans le cas de l’Académie des Oscars, on parle quand même de l’Institution la plus connue sinon la plus reconnue au monde dans son domaine, dont le code d’honneur est de prôner l’excellence technique et surtout artistique du cinéma anglophone et international, et non d’utiliser sa réputation pour répandre une idéologie au plus grand nombre, si louable et nécessaire soit-elle. Car ce n’est un secret pour personne : les Oscars ont une énorme influence. Et il me semble important de leur rappeler que leur rôle est d’insister sur la qualité des oeuvres qu’ils sélectionnent, et que des films dont le seul but est d’aborder ces sujets sociaux, si nécessaires soient-ils, ne sont alors peut-être pas à leur place ici. Et si vous hésitez quant à la faisabilité d’allier un bon film novateur à ces problématiques sociales, Get Out de Jordan Peel nous prouve que c’est possible en le faisant à merveille (voir plus bas), et nous autorise à pousser un grand « ouf » de soulagement.

 

 

 

 

 

 

L’Avènement d’une Ère Nouvelle ?

Retour alors à la case départ : que doit-on récompenser exactement lorsqu’on parle de cinéma ? L’originalité d’une histoire ? la qualité technique et graphique qui est proposée ? La pertinence du sujet abordé ? L’impact sur le public ? Il n’existe évidemment pas une seule bonne réponse, et la vérité repose probablement sur une combinaison de tous ces critères. On se pose alors cette question si subjective : Qu’est-ce qu’un bon film ? Le cinéma est un art, et comme tout art il est difficile de l’appréhender avec objectivité tant son appréciation dépend de notre interprétation. Ceci étant dit, intéressons-nous à cette sélection 2018 (qui récompense les films sortis en 2017), qui sort nettement de l’ordinaire et rompt avec les années précédentes à bien des titres. Analyse rapide.

À une époque où le public est inondé de contenu vidéo, son appétit est de plus en plus difficile à contenter, les scénarios originaux et actuels sont de plus en plus difficiles à construire, et de plus en plus réservés aux séries. Résultats : tous les films (excepté Get Out) de cette sélection ont lieu au XXe siècle, soit pour relater des événements historiques soit pour se plonger dans un contexte différent. Aussi chez les acteurs et actrices, cette sélection 2018 démontre une vraie transition entre des acteurs expérimentés en fin de carrière (Gary Oldman, Denzel Washington, Daniel Day-Lewis, Meryl Streep, Frances McDormand…) et de jeunes acteurs prometteurs (Daniel Kaluuya, Timothée Chalamet, Saoirse Ronan…). Enfin on note la surprenante présence de 4 films sur 9 dont les histoires ont lieu hors des États-Unis (Angleterre, France, Italie). De quoi parler d’un véritable tournant dans l’Académie des Oscars, voire même de toute l’Industrie Cinématographique.

 

Une Compétition relevée : Prédictions/Opinions

L’an dernier j’ai tenté en vain de prédire les vainqueurs grâce à des critères de qualité que j’ai voulu aussi objectifs que possible, mais il convient ici de distinguer ce qui fait un bon film, et ce que les américains souhaitent récompenser à l’instant T, pour toutes les raisons que nous avons évoquées plus haut. Nous opposerons donc les films qui selon moi vont gagner, à ceux qui mériteraient de gagner. Prédictions.

Meilleur Réalisateur :

Qui va gagner : Guillermo Del Toro (The Shape of Water)

Parce qu’au milieu de la pléthore de films historiques, sa réalisation sans doute la plus originale (pas le scenario où les décors, la réalisation). Fluidité, alternance de plans rapprochés et éloignés qui restent au plus près des émotions des personnages, avec quelques coups violents qui viennent par moment nous sortir de la douceur du ton du film, le réalisateur mexicain a tout pour se distinguer, et on voit bien les américains en faire leur favori.

Qui devrait gagner : Christopher Nolan (Dunkerque)

Oui mais voilà, le maître, c’est lui. Véritable tour de force technique, Dunkerque est un petit bijou de réalisation, audacieuse, élégante, et si parfaitement maîtrisée d’un bout à l’autre qu’elle nous plonge dans un fort réalisme où tout semble pourtant si propre, trop propre peut-être, mais pour Nolan, l’excellence semble être le seul critère. Autre outsider intéressant, Jordan Peele qui étonne avec son premier film Get Out, conserve de bonnes chances. Et si la présence anecdotique (voir plus haut) de Greta Gerwig (Lady Bird) peut être perçue comme un scandale en soi, il l’est encore plus quand on note l’absence des excellentes réalisations de Steven Spielberg (The Post) ou encore Martin McDonagh (Three Billboards). Une victoire de l’actrice californienne serait risible et affecterait sérieusement l’image de l’Académie…

Meilleur Acteur :

Peut-être la catégorie la plus intéressante tant le niveau est relevé. On note ici le choc des générations, avec trois vétérans qui ont déjà brillé à de nombreuses reprises, et deux jeunots très prometteurs. Pour compléter la sélection, un autre maître habitué de l’événement : Denzel Washington, et un jeune franco-américain : Timothée Chalamet (Call me by your name), dont le sourire nonchalant a déjà conquis tout le monde, et qui semble promis à un avenir doré.

Qui va gagner : Gary Oldman (Darkest Hour)

Et si je place Gary Oldman comme favori, ce n’est pas tant pour sa performance (qui est certes bonne) que pour le personnage qu’il incarne. Winston Churchill est un des personnages historiques les plus appréciés du XXe siècle. Une nostalgie historique qui saura convaincre les votants. Et personnellement ça me ferait vraiment plaisir qu’il gagne, pour saluer l’ensemble de sa très belle carrière, et parce qu’il est cool. Seul concurrent potentiel : Daniel Kalluya qui nous transporte très efficacement dans Get Out, qui serait (enfin) un symbole de reconnaissance pour les afro-américains dans un premier rôle. Un peu tôt à mon avis.

Qui devrait gagner : Daniel Day-Lewis (Phantom Thread)

Le roi. Plus discret que bien des adeptes du tapis rouge, il est tout simplement l’acteur le plus récompensé aux Oscars. Triple vainqueur du trophée, il revient dans Phantom Thread livrer une performance époustouflante qui va au-delà du simple réalisme du personnage, une justesse inexplicable dans l’authenticité, une aura qui emporte tout le monde autour de lui… Mais si son jeu mériterait largement la victoire, son personnage est peut-être trop complexe pour convaincre la majorité – et surtout il a déjà gagné à 3 reprises, argument suffisant pour choisir quelqu’un d‘autre.

Meilleure Actrice :

Un pur bonheur ! On avait l’habitude que la compétition entre une ou deux actrices soient un peu faussée en faisant revenir d’anciennes gloires pour masquer le triste manque de premiers rôles incarnés par des femmes, mais là, on change tout ! Cinq nominées, cinq actrices qui ont joué des premiers rôles, et surtout qui les ont interprétés avec brio : c’est simple, elles pourraient toutes gagner que ce serait mérité et quasi-incontestable, et on ne peut que s’en réjouir.

Qui va gagner : Frances McDormand (Three Billboards)

Lauréate en 1997 avec Fargo (des Frères Cohen), Frances McDormand est de retour pour livrer une interprétation sublime et implacable de Mildred Hayes dans Three Billboards outside Ebbing, Missouri. Rien à redire, chacune de ses répliques est quasiment une punchline qui met au tapis chacun de ses interlocuteurs, un contrôle, une retenue si forte de la colère et de la haine qui bouillonnent en elle que cela lui donne presque une touche d’élégance. Un succès peut-être déjà écrit, et elle ne l’a clairement pas volé.

Qui devrait gagner : Frances Mc Dormand ou Sally Hawkins (The Shape of Water)

Autre titan des Oscars, revoilà Meryl Streep (The Post), actrice la plus nominée de tous les temps (toutes catégorie et sexes confondus), avec une nouvelle démonstration dans The Post qui prouve qu’elle n’est pas nominée pour faire de la figuration, mais parce qu’elle a livré une autre performance exceptionnelle. Mention spéciale à Saoirse Ronan qui sauve les meubles de Lady Bird en proposant une prestation tout à fait honorable, qui n’est sans doute pas la dernière. Mais comment ne pas évoquer Sally Hawkins, qui sort quasiment de nulle part (bon, déjà récompensée en 2014 en 2d rôle) pour jouer une muette un peu naïve et si incroyablement humaine dans The Shape of Water, qui prouve que l’on n’a pas besoin de mots pour communiquer les choses les plus belles. Frances Mc Dormand est prévenue.

Meilleurs Acteur et Actrice dans un Second rôle :

Richard Jenkins et Octavia Spencer (The Shape of Water)

Tous les deux dans The Shape of Water, le premier a été plutôt bon, et aurait été détrôné par Woody Harrelson et Sam Rockwell (Three Billboards) s’ils ne se partageaient pas la lumière dans le même film, surtout Harrelson qui n’apparaît pas suffisamment pour vraiment prétendre à la statuette, et c’est bien dommage. Ici, on n’est pas à l’abri d’une surprise.

Quant à Octavia Spencer, c’est sa seconde nomination consécutive après Les Figures de L’Ombre (Hidden Figures), et cette année, le prix l’attend bien au chaud juste pour elle, pas de réelle compétition chez ses concurrentes. Car non seulement elle joue bien, elle est appréciée dans le milieu, mais elle incarne surtout ce symbole des acteurs afro-américains qui prennent le devant de la scène. Car si c’est sa seconde nomination comme actrice dans un second rôle, je serai prêt à parier que les suivants seront des premiers rôles, et c’est très bien comme ça.

 

Meilleurs Scénarios, Musique, Film Étranger et autres prix :

Le seul prix probable de Call me by your name, Coco ultra-favori en animation, le choc des titans pour la musique, la présence symbolique de Star Wars : The Last Jedi, Dunkerque en pôle pour les Oscars techniques, mes autres prédictions pour la plupart des autres catégories :

 

Meilleur Scénario Adapté : Call me by Your Name

Meilleur Scénario Original : Get Out (The Shape of Water & Three Billboards en solides outsiders)

Meilleur Film en Langue Étrangère : The Square (Palme d’Or 2017)

Meilleur Film d’Animation : Coco

Meilleure Musique Originale : Alexandre Desplat (The Shape of Water, devant les maîtres Hans Zimmer (Dunkerque) et John Williams (Star Wars : The Last Jedi))

Meilleurs Effets Spéciaux : War for the Planet of the Apes

Meilleure Photographie : Blade Runner 2049

Meilleur Montage : Dunkerque

Meilleur Montage Son : Dunkerque

Meilleur Mixage Son : Dunkerque (ou Baby Driver)

Meilleurs Coiffure et Maquillage : Darkest Hour

Meilleurs Costumes : Phantom Thread

 

Meilleur Film :

Qui va gagner : The Shape of Water

Un présentiment. On n’est jamais à l’abri d’une surprise, mais ce petit ovni, s’il est un film assez spécial, n’est pas dénué de charme – bien au contraire. L’Originalité est même son maître mot, car même si son scenario n’est pas si original et même parfois prévisible, l’originalité dans la conception de cet étonnant mélange de visions oniriques et d’éléments bien réalistes parvient à nous plonger dans ses méandres, si bien qu’on se prend à adhérer au suspense. Une conseillère en entretiens d’embauche me disait il y a quelques années : « le fond est important, la forme est essentielle ». En voilà une parfaite illustration, avec un film qui se distingue par sa forme, et la forme ici, c’est celle de l’eau.

Qui devrait gagner : Get Out & Three Billboards

Deux films coups de poing. Pour Get Out, en plus d’être sans doute le film le mieux exécuté de la sélection, avec un scénario brillament amené, il apporte enfin la fraîcheur d’aborder le problème du racisme à travers un film intelligent, frappant et pourtant tout de subtilité, qui rompt avec les habituels long-métrages qui nous envoient dans la figure « il y a encore du racisme, c’est mal, il faut que ça change ». Quant à Three Billboards, il prouve qu’on n’a pas besoin d’une grande histoire ou de grands effets spéciaux pour faire un très bon film. Maîtriser le rythme, des acteurs et des dialogues percutants, une technique simple mais efficace… Pour moi, ces deux-là sont un cran au-dessus de The Shape of Water.

 

Les réponses durant la cérémonie ce Dimanche 4 Mars 2018 !

 

 

Arthur MARCAUD

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