Lire entre les lignes : le sacré coup des sous-marins australiens

Vous avez, je présume, tous entendu parler au cours des dernières semaines des retournements dans l’affaire des sous-marins australiens. La presse l’a relayée abondamment et les HECiens les plus avertis ont déjà en tête l’essence de cette crise diplomatique. Mais tout a-t-il été dit sur les tenants et les aboutissants de ce soudain changement de cap ? Lisons entre les lignes avec des lunettes économiques.

Avant toute chose, les faits.

Le 15 septembre 2021, le Premier Ministre Australien Scott Morrison annonce son retrait de l’engagement passé avec l’industriel Français Naval Group pour le renouvellement de sa flotte de sous-marins. Il déclare favoriser l’adoption de la technologie américano-britannique, transfert technologique faisant partie de clauses de l’accord stratégique trilatéral AUKUS signé le même jour. Cette nouvelle a été froidement accueillie par les officiels de l’Hexagone, et pour cause, c’est un projet à 56 milliards d’euros qui s’envole pour Naval Group. La presse s’est immédiatement emparée de l’affaire, et les réactions véhémentes des dirigeants Français ont envahi le web. Un ‘coup dans le dos’ pour le ministre de la Défense Le Drian, une trahison pour beaucoup d’autres. À en croire les lignes du Monde, c’est une ‘crise diplomatique’, la rupture du ‘contrat du siècle’. Le président Biden admet lui-même avoir commis une ‘maladresse’.

Une lecture économique de la situation

Cependant, quelque chose semble échapper à ce tourbillon médiatique. Dans l’énoncé même de l’AUKUS se cache une différence majeure avec le contrat industriel proposé par Naval Group. C’est ce qu’explique le Dr. Peerally, professeure en Affaires Internationales à HEC Montréal.

« Ça n’est ni la première, ni la dernière fois que les relations diplomatiques ont des hauts et des bas, mais les médias semblent ne parler que de cela. Pourtant les relations entre les deux pays ne sont pas réellement tendues. Froissées, tout au plus. »

Dr. Peerally, professeure en affaires internationales

Pour y voir plus clair, il faut s’intéresser aux données. Déjà, les pays ayant le plus de sous-marins au monde sont les États-Unis, la Russie et la Chine. La France fait partie du top 15, mais l’Australie en est loin. Si l’on observe les dépenses militaires mondiales, elles sont en augmentation chaque année, avec à nouveau les ÉU, la Russie et la Chine qui injectent le plus d’argent dans ce secteur.

« Ce que l’on constate en globalité, c’est que le marché du matériel militaire augmente d’année en année. »

Avec cela en tête, si l’on relit l’annonce des termes de l’AUKUS, on remarque qu’il y a une raison économique majeure à la colère de la France et de la Chine : quand la France signait pour fournir à la marine australienne 12 sous-marins conventionnels -à propulsion électrique, dont la batterie se recharge avec des moteurs au diesel- l’alliance AUKUS promet un transfert de capacité de production à l’industrie australienne. L’Australie devient ainsi en capacité de construire pour sa propre défense mais aussi pour la vente à d’autres armées, des sous-marins nucléaires de dernière génération.

« Non seulement cet accord ôte à la France un client conséquent, mais en plus il permet à l’Australie de devenir un concurrent aux industriels français sur un marché en pleine expansion. »

C’est donc pour la France un manque à gagner conséquent à long terme, qui dépasse de très loin la perte de 8 à 15 milliards d’euros que Naval Group va subir. Mais les Américains et les Britanniques ne sont-ils pas eux aussi des vendeurs de sous-marins ? Il est légitime de se questionner sur les raisons de leur décision, car en fin de compte, eux aussi vont perdre au même titre que la France des parts de marché dans le secteur de l’armement.

Le positionnement stratégique des Américains et des Britanniques

On se doute bien que ça n’est pas par philanthropie que ces deux puissances militaires et économiques s’accordent pour enseigner ce savoir-faire stratégique.

«  Les États-Unis prennent cet engagement car ils savent qu’ils se font ainsi un allié solide dans une région proche de leur base militaire existante – Diego Garcia – dont l’avenir est actuellement remis en question par l’ONU.. Il y a aussi probablement une réciprocité dans cet accord qui confère aux États-Unis des avantages sur des secteurs stratégiques que peuvent lui procurer le gouvernement Australien.   »

On rappellera que l’Australie est le 2e plus grand producteur d’uranium au monde, le 2e exportateur de viande bovine, et possède dans ses sols des richesses minières conséquentes (les plus grandes ressources d’or, d’acier, de plomb, de nickel…).

Enjeux et zones stratégiques de l’océan Pacifique, Alternatives Économiques hors-série no.113

Enfin, enjeu de taille, l’allié Australien rapproche considérablement les États-Unis du théâtre de conflits qu’est la mer de Chine, et renforce la zone d’influence Américaine dans cette région clé sur l’aspect géostratégique. La Chine dénonce d’ailleurs « l’intensification de la course aux armements » qui « sape la paix et la stabilité régionale ».

Une chose est certaine, c’est un remarquable coup stratégique de la part du trio Australien, Américain et Britannique, qui une fois de plus marque un coup de Trafalgar sur l’échiquier géopolitique mondial.

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