Gratuités au [email protected]: stop ou encore?

Toutes les semaines, dans l’enceinte de l’école, de la bière est servie sans contrepartie à des étudiants.

Ceux qui fréquentent assidûment le [email protected] pourront en témoigner : tous les jeudis, c’est une partie des recettes destinées au comité organisateur qui s’envole dans des verres offerts. Les formes que prend cette resquille sont multiples : du rembourrage de [email protected] à la complicité parmi les bénévoles, l’imagination s’envole dès qu’il s’agit d’économiser 3$ avant le BO. Ces gratuités sont toutefois monnaie courante et semblent faire partie de ces habitudes qu’on ne remet plus en question. En publiant cet article, le journal l’Intérêt décide d’ouvrir le débat : pourquoi acceptons-nous que la bière du [email protected] soit dilapidée?

Le poumon de la vie associative

Le [email protected] est un événement central de HEC. Il est l’une des premières expériences quand on débute sa scolarité, il nous accompagne tout au long de celle-ci, il touche à tous les comités – et donc à des publics très divers –, en un mot : il est le poumon de la vie associative de HEC Montréal. Cette présence continue ferait presque oublier le rôle qu’il joue. En effet, le [email protected] a une mission principale qui est de permettre aux comités de se financer. Un étudiant ne le ressent peut-être pas, mais certains comités misent sur le [email protected] pour la suite de leurs années. Dans une certaine mesure, les [email protected] peuvent conditionner la santé financière d’une association. A l’instar du PSG lors du tirage des 8èmes de la Champion’s League (lol), la proximité des examens fait figure d’épouvantail lorsque sont décidées les dates de passage des comités : l’affluence baisse d’environ 50 à 75% ! Vous comprenez dès lors que l’existence des [email protected], au-delà de vous arroser de bonne humeur le jeudi après-midi, a pour mission d’arroser les comités qui les organisent de cash pour leurs projets. Cash qui provient exclusivement des consommations. Et là, vous me voyez venir : quel est l’impact des gratuités sur les recettes des comités?

Dur à dire. Dur à dire car le calcul n’est évidemment pas simple à effectuer. Combien d’élèves ont accès à de la bière gratuitement? Combien de verres s’autorisent-ils par [email protected]? Combien de leurs amis y assistent et combien en profitent également? Vous comprenez la délicatesse de la tâche. Interrogé sur l’ampleur du phénomène et le coût annuel des gratuités, Philippe Bérubé, trésorier actuel de l’AEHEC, admet être dans l’impossibilité de sortir le chiffre exact mais prévient que, mis bout à bout, elles représentent une somme importante qu’il faut mettre en relation avec les résultats totaux pour plus de perspective.  Le calcul le plus simple est le suivant : une trentaine de [email protected] par an, une cinquantaine de bénévoles qui, chacun, ont droit à deux gratuités de 1.5$ par semaine. Nous parvenons donc assez rapidement à la somme de 30*50*2*1.5=4500$ par an, sans compter les gratuités à la discrétion des comités eux-mêmes lors de leurs événements.

Comment fonctionnent les gratuités?

Cependant, le montant n’est pas le seul grief que nous pourrions opposer aux gratuités. Si c’était le cas, il suffirait de poser un plafond à ne pas dépasser, de réduire les quantités pour remédier au problème. Nous avons interrogé la mesure, attaquons-nous à la nature des gratuités.

Ces pratiques ne traduisent-elles pas, dans leur essence, une volonté de favoritisme? Pour juger des possibilités de déviance, nous avons cherché à comprendre le fonctionnement du système. Qui offre les gratuités, qui a accès au système et pourrait-il être « corrompu »? Nous nous sommes tournés vers Philippe Bérubé pour qu’il nous explique.

Attention, ça peut paraître un peu technique mais c’est important.

Au cœur de l’organisation financière du [email protected] réside la plateforme Weezevent, partenaire officiel depuis la mise en place des [email protected] et du système RFID. Cette plateforme dispose de deux accès : un accès à l’interface et un accès aux scanners. Les gratuités ne peuvent être attribuées que via l’accès au scanner, dont disposent uniquement le secrétaire-trésorier et le président de l’AEHEC, soit Philippe Bérubé et Victor Crest. L’accès à l’interface est lui également ouvert à Nicole Laboursodière ainsi qu’à l’escouade trésorerie mais ne comporte pas de contrôle sur les comptes. A ce stade, nous avons demandé s’il existait une charte ou un règlement qui encadrait l’accès aux scanners. En effet, ne serait-il pas imprudent de ne se reposer que sur l’intégrité de deux étudiants pour un système de cette envergure, fussent-ils les plus honnêtes? Confronté à cette question, Philippe nous a avoué qu’il n’existait pas de charte précise pour l’instant et qu’il était conscient de l’aléa moral que cela impliquait. Il nous a d’ailleurs confié qu’un document qui visera non seulement à encadrer les pratiques mais également à expliquer les manœuvres aux futures escouades est en cours de rédaction. Espérons qu’il soit prêt pour les élections de l’AEHEC qui s’en viennent.

L’Intérêt réclame une [email protected]

Effectivement, ce document sera nécessaire pour plusieurs raisons. D’abord il permettra l’installation et le bon développement d’une méthode de gestion des paiements unique dans le milieu universitaire québécois. Ensuite, il garantira aux étudiants la transparence dont le système fait défaut actuellement : en votant pour vos futurs président et trésorier, vous voterez pour les personnes qui auront clairement la main sur le robinet à gratuités. Cette légitimité sera rassurante pour vous, mais également pour eux : ils pourront plus aisément se permettre de réagir devant des situations qui leur sembleraient suspectes. Des situations comme ce [email protected] où des anciens CSL avaient provoqué un désordre en profitant de manière très libérale des boissons à disposition ne requerront plus l’habileté et la réactivité du trésorier mais seront prévues et encadrées. Afin de sortir le [email protected] de ses dernières obscurités, l’Intérêt réclame une [email protected]

Maintenant que nous avons passé en revue les reproches que nous pouvions adresser aux gratuités, cherchons à relativiser. Nous nous sommes tournés vers M. Justin Leroux, professeur agrégé de micro-économie et spécialiste de la justice distributive, afin qu’il nous offre un éclairage différent sur ce phénomène et qu’il nous aide à répondre à une question simple : « est-ce que c’est mal d’avoir de l’alcool gratuit quand on est organisateur d’un parté? ». Selon lui la réponse peut se faire sur trois plans différents.

Pourquoi des gratuités?

D’abord, nous a-t-il dit, il faut se demander : quelle est l’intention derrière les gratuités?  Pourquoi existent-elles? Sont-elles la rémunération offerte aux bénévoles pour couronner leurs efforts ou bien un à-côté, un dessous-de-table que l’on partage entre initiés comme on partage un butin à la fin d’un casse réussi. Dans le second cas, il est évident que le système serait hautement critiquable et qu’il faudrait y mettre un terme dans les plus brefs délais. Dans le premier cas de figure, en revanche, il est tout à fait compréhensible de vouloir rétribuer les bénévoles pour leur travail. Comme je le disais plus tôt, ils sont une cinquantaine à se mobiliser tous les jeudis pour que nous autres, étudiants assoiffés, puissions nous abreuver sans trop de peine au salon L’Oréal. Or, selon un slogan sans doute cher à une belle partie d’entre nous : tout travail mérite salaire. Naturellement, les clauses de ce « salaire » houblonné peuvent être l’objet d’un débat annexe, mais nous faisons confiance à la [email protected] que nous promet Philippe Bérubé pour y répondre.

Un avantage social

Une autre façon de considérer le débat est de réfléchir en termes de sociologie. Il y a, au cœur de ces pratiques, une dynamique très intéressante de consolidation des statuts sociaux. Nous connaissons tous le fameux « effet red shirt » et, pour le meilleur et pour le pire, nous l’acceptons, mais sur quoi repose-t-il? Accéder à de l’alcool gratuitement ne participe-t-il pas grandement à cette construction de l’identité estudiantine? Dans notre monde des assos où l’argent n’est pas roi, la puissance sociale d’un individu se démontre par d’autres moyens au premier rang desquels l’accès à l’alcool. Si j’ai la mainmise sur la réserve de bière, j’ai aussi le droit de décider qui en profitera le plus ou le mieux. Même si ce n’est jamais posé dans des termes aussi clairs, beaucoup d’HECiens et d’HECiennes ont vite compris que plaire aux membres du CSL et à l’AEHEC était un investissement gagnant. Toutefois, ne crions pas au scandale trop vite : ces étudiants « privilégiés » sont élus et abattent un travail monstrueux tout au long de l’année. Le scandale naîtrait si les membres de ces associations cessaient de mériter leur statut en travaillant moins qu’ils n’en profiteraient, mais ce n’est heureusement pas le cas aujourd’hui.

Un moindre mal?

Enfin, les gratuités d’aujourd’hui ne sont-elles pas un moindre mal par rapport aux pratiques précédentes? En effet, parmi les nombreux bénéfices du système RFID et [email protected] mis en place se trouve celui, colossal, du meilleur suivi des flux financiers. Les [email protected] des années antérieures étaient gérés par cash et l’ampleur et la fréquence de ces événements rendaient le tracking comptable quasiment impossible. Des sommes pareilles soumises à des mouvements aussi nombreux pouvaient aisément donner le tournis aux personnes qui environnaient ces milieux, et l’existence de détournement de fonds n’était jamais loin de se produire. C’est dans un effort pour minimiser au maximum, voire annihiler, le risque de vol d’argent pur et simple que l’AEHEC a entrepris ce mouvement vers moins d’argent comptant et plus de transactions immatérielles. Sans tirer de conclusions hâtives ni porter d’accusation quelconque, nous observons d’ailleurs que les résultats financiers des [email protected] augmentent de façon stupéfiante depuis la mise en service du système RFID : l’an dernier (première année du nouveau système), les [email protected] ont représenté un résultat de 165 600$, soit une hausse de près de 50% par rapport à l’an précédent (111 300$) ! Nous nous alignons actuellement pour atteindre les 200 000$ cette année. Devant cette hausse majeure de la profitabilité d’un événement qui n’a pas tant changé par ailleurs, nous pouvons remercier les individus à l’origine du virage RFID.

Pour conclure, les gratuités sont une partie importante d’un système jeune et très ambitieux, qui prend du temps à se mettre en place. Ce système répond déjà à des problèmes plus sombres comme les éventuels détournements de fonds, mais il faut continuer à le rendre plus transparent et plus efficace. Ça commence par l’établissement de règles claires et disponibles à tous et pour tous afin d’encadrer la gratuité. Ça continue avec les élections qui s’en viennent : sachez que vous voterez pour un président et un trésorier qui auront pour mission d’approfondir et de faire s’épanouir un système unique au Québec ! Alors n’ayez pas peur de leur demander d’être originaux et novateurs. Quels sont leurs projets? Leurs perspectives? Leur point de vue sur la gratuité? Le système RFID peut-il s’étendre au reste de l’École?

Comment les élus de demain comptent-ils faire battre le [email protected], le poumon social de notre École?

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