Ensemble Pour Mieux Se Comprendre (EPMC) et affronter la maladie mentale

Rencontre avec Audrey Clément, fondatrice d’EPMC

Audrey Clément, Fondatrice d’EPMC

À l’heure où préserver sa santé mentale devient bien plus qu’un simple enjeu de société, comprendre les troubles qui désordonnent notre équilibre psychique et dont on est potentiellement atteint est une nécessité vitale. Apporter son soutien, s’exprimer ouvertement sur la maladie mentale et revendiquer son mieux-être psychologique devraient être au centre de nos priorités. L’absence de troubles mentaux n’est pas synonyme de prospérité psychologique . En revanche, y remédier est la porte d’entrée que l’on traverse lorsque l’on aspire au changement et plus profondément à la guérison.  Aujourd’hui, bien des personnes nous rassurent avec une philosophie biaisée et nous délivrent des discours déformés, profitant de nos points de faiblesses et de notre sensibilité. Alors que bien du monde nous confirme que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », Audrey Clément brise ces convictions refoulées dans une société rigide où la maladie mentale, considérée comme un tabou indéniable, est bien souvent dissimulée et n’a pas toujours sa place.

Ensemble Pour Mieux Se Comprendre

À tout juste 23 ans, Audrey fonde EPMC – Ensemble Pour Mieux Se Comprendre – un organisme virtuel et une plateforme de soutien psychologique inclusive où chacun.e a la chance d’extérioriser ses émotions, de parler véridiquement de son trouble et d’obtenir le soutien et la bienveillance d’une communauté chaleureuse, compréhensive et incontestablement transparente. Pour décrocher l’étiquette sociale écrasante qui pèse désormais beaucoup trop lourd sur nos centres nerveux, Audrey estime qu’il n’y a que l’union de tous qui peut amener à une concrète amélioration. Ambassadrice d’un mouvement en pleine éclosion, Audrey amène un souffle de vie sur nos réseaux sociaux en apportant son écoute, en dénigrant les stigmas qui gravitent autour du trouble mental et en bannissant une bonne fois pour toutes, la condamnation du troupeau social dont elle a personnellement été victime par le passé.

Dans cet article résonnant, l’Intérêt dresse le portrait d’une jeune femme indépendante et accomplie, anticonformiste dans son approche à la santé mentale, retentissante par sa passion d’aider son entourage qu’il soit proche ou lointain et réconfortante par son ouverture d’esprit et son énergie pure. Entre confidences sur un passé lourd et besoins d’agir pour le mieux-être collectif, Audrey nous livre plus de détails sur son projet EPMC, une initiative qui dépasse le simple statut d’organisme participatif et qui incarne un renouveau de sincérité et d’humanité pour tous.

Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

«  Je m’appelle Audrey. J’ai 23 ans. J’ai été diagnostiquée Trouble de Personnalité Limite[1] (TPL) à l’âge de 18 ans. Je suis fondatrice de la plateforme EPMC qui me confère la mission de donner espoir aux gens, de leur faire comprendre que profiter de la vie est possible même avec un problème de santé mentale. Présentement je m’inscris dans des cours de PNL pour devenir coach de vie, une formation qui me tient à cœur et qui m’aidera à accompagner les autres ».

Selon le CAMH (Centre of Addiction and Mental Health), Le trouble de la personnalité limite (TPL) est un problème de santé mentale grave, chronique et complexe. Les personnes qui en sont atteintes ont de la difficulté à contenir leurs émotions ou à maîtriser leurs impulsions. Elles sont extrêmement sensibles à ce qui se passe autour d’elles et peuvent réagir avec des émotions intenses aux menus changements dans leur milieu. 

Comment t’es venue l’idée de fonder EPMC ? Quel est son rôle ? Son impact ?

« Au début, j’avais pour projet de tenir une conférence afin de rassembler plusieurs individus qui ont des troubles de santé mentale différents. J’avais pour idée d’accorder à ces personnes la chance d’expliciter leur trouble mental et comment ils le vivent au quotidien. Par la suite, je me suis nettement plus concentrée sur les réseaux sociaux. J’ai préféré me réorienter sur les plateformes virtuelles pour étendre l’impact que je voulais transmettre. Je me suis donc lancée dans la recherche active d’un plus grand nombre d’individus qui seraient à l’aise de se confier sur leur situation d’où, finalement, la création de la page EPMC – Ensemble Pour Mieux se Comprendre. Sur la page de l’EPMC, les intervenants s’affichent généralement sur des vidéos et communiquent leurs histoires non seulement pour conférer l’espoir à ceux qui diffusent leurs témoignages mais aussi pour sensibiliser une plus large communauté de personnes.  Souvent lorsque qu’on vit un problème de santé mentale, on a tendance à se sentir désavantagé dans son quotidien et on cultive cette croyance d’être déconsidéré. Le trouble de santé mentale est une blessure, une plaie comme toute autre. On ne l’a pas choisi. J’essaie d’ailleurs d’inculquer ce parallèle dans la mentalité collective. Et comme toute guérison l’impose, il faut lutter contre la douleur, briser les stéréotypes et plus généralement la stigmatisation.

Si j’en reviens à mon propre parcours, j’ai été diagnostiquée de Trouble de Personnalité Limite. J’ai donc eu plusieurs fois la même remarque « T’as combien de personnalités ? » et je continue parfois de recevoir ce genre de questionnements. C’est ce qui prouve encore une fois de plus que les gens ne sont pas assez instruits voire très peu. Et l’être humain, lorsqu’il ne connaît pas quelque chose, en a peur.

Avec la médiatisation qui gravite autour de la santé mentale, les gens ont bien souvent une représentation déformée de ce qu’est un TPL, un trouble de la bipolarité, un trouble de schizophrénie, …

Il m’a paru fondamental et nécessaire d’apporter une vraie reconstitution, de poser les bases des problèmes liés à la santé mentale et de confronter la maladie mentale en tant que telle.

Informer, détruire certaines croyances archaïques et raviver la flamme de l’espoir ont été à la source du projet et continuent de me guide jusqu’à aujourd’hui. D’ailleurs, je ne suis pas seule à m’être embarquée dans l’aventure.  EPMC est un organisme qui se veut bâti par sa communauté ; des gens prêts à participer et qui expriment la volonté de se joindre et de prendre part à l’action. De mon côté, j’essaie d’empreindre un sentiment d’appartenance parce que l’organisation est commune à tous et appartient autant qu’à moi qu’à ces personnes incroyablement dévouées et qui inspirent confiance et réconfort. Pour renchérir une nouvelle fois sur le rôle de l’EPMC, je dirais que : Souvent en faisant la différence dans la vie des autres, on finira par faire la différence dans la nôtre. »

Pour rattacher au contexte Québécois, crois-tu que la santé mentale soit assez abordée ou est-ce encore un tabou dans la société ?

« La santé mentale est encore tabou, c’est un fait. Maintenant de plus en plus de personnes savent que je suis atteinte d’un trouble mental parce que j’ai fait le choix d’en parler ouvertement à la communauté et à travers EPMC. Auparavant, je ne me permettais pas d’en parler et j’ai dû cacher mon trouble pendant plusieurs années de peur d’être étiquetée, ce qui a été le cas par exemple lors d’entrevues professionnelles. 

Lorsque j’ai pris connaissance de ma maladie, je suis allée chercher sa définition sur Internet. Et bien évidemment je n’ai trouvé que des informations négatives et biaisées sur mon Trouble de Personnalité Limite. Les sources que je consultais introduisaient les TPL comme « des manipulateurs qui manquent le travail auquel ils sont assignés, qu’ils ont excessivement peur du rejet des autres, qu’ils extériorisent difficilement leurs souffrances ». En lisant ces quelques lignes sur le web, j’ai eu l’impression qu’on me mettait dans le même sac que tout le monde et qu’on ignorait la part d’individualité de chacun.  Des évènements ont fait que, dès l’âge de 18 ans, j’ai appris à refouler et à complètement camoufler mon mal-être.

Au-delà de la méfiance, j’ai vite constaté que m’exprimer sur mon trouble conduisait à ma condamnation aux yeux des autres. Ce que je veux absolument montrer à travers l’initiative que je mène et à travers mon combat personnel, c’est qu’il y a des êtres humains derrière la maladie mentale. La maladie mentale ne nous définit pas. Encore une fois, comme c’est un sujet extrêmement tabou et dérangeant, les gens ont tendance à préférer qu’on règle nos problèmes de façon privée. En revanche, je suis convaincue que si chaque individu continuait de vivre son problème de son côté, on ne risque pas d’avancer. Pour arriver à modifier les choses, il faut partager et énoncer ses difficultés et ses problèmes haut et fort.  C’est pour ça que j’ai pris mon courage à deux mains et que j’ai accepté le défi audacieux de me projeter la première pour apporter mon aide.

Je suis loin de réclamer la pitié des gens qui me suivent ou m’entourent, je ne fais pas ça pour les followers, je ne cherche pas à briller sous les projecteurs – Pour être honnête, je m’en contrefous ! EPMC traduit ma volonté d’assurer l’entraide et la protection de notre santé mentale. Soutenir, contribuer, aider reflètent une fois de plus la mission que j’entreprends. Je me consacre 30 heures par semaine pour l’organisme parce que ça me fait plaisir. C’est parce que je suis passionnée que je me suis engagée dans une telle aventure ; une aventure qui me procure une véritable thérapie. Bien que le thème de la maladie mentale soit presque prohibé dans la société actuelle, je reste quand même fidèle à ma vocation d’aider, d’informer et d’apporter l’énergie nécessaire pour surmonter ses antécédents psychologiques. »

Crois-tu que les problèmes de santé mentale soient plus visibles chez les jeunes adultes ? Crois-tu qu’il serait nécessaire d’accéder à plus de ressources en santé mentale dans le milieu académique ?

« La santé mentale ne concerne pas que les adolescents ; ça touche aussi les adultes qui ont vécu dans un contexte ou une époque où le sujet était encore plus tabou qu’il ne l’est aujourd’hui. Je rencontre plusieurs adultes qui vivent des problèmes de santé mentale et qui s’en rendent compte à 40-50 ans. Dans une société de performance, la maladie mentale est un obstacle quotidien.

On nous apprend plusieurs choses dans les écoles : la géographie, l’histoire, les mathématiques… ; mais on ne nous transmet pas assez de connaissances sur le contrôle de son anxiété,  savoir vivre le moment présent, contrôler ses crises de panique, acquérir une stabilité émotionnelle. C’est beau de connaître les méthodes pour créer un budget, de savoir ce que les Algonquins mangent à l’hiver,  mais comment avancer si on ne sait pas se contrôler nous-mêmes, si on ne se connaît pas nous-mêmes ?

Parfois, les comités associatifs se mobilisent pour créer un environnement plus vert et instaurent des campagnes de protection de l’environnement ou de défense des droits des femmes … C’est parfait et ça encourage de belles causes !  Mais on a tendance à faire attention à ce qui est à l’extérieur de nous. Si ça ne va pas à l’intérieur, tu ne pourras pas faire appel à ton plein potentiel pour allouer ton énergie à la planète ni même à la défense des convictions qui te sont chères. Je trouve que la santé mentale n’est pas assez mise en valeur bien que ce soit un pilier pour arriver à accomplir ses projets personnels, professionnels ou académiques.

Malheureusement, -une gêne générale subsiste à cause de la peur de se faire stigmatiser ou étiqueter, parce que le sujet dérange ou paraît contraignant, parce qu’il fait office de barrière entre les individus et la normalité.

Les ressources d’appui et les départements de psychologie sont bien sûr présents dans les universités, les collèges ou les secondaires mais je trouve qu’il n’y en aura jamais assez. Certains étudiants n’ont pas nécessairement l’opportunité de consulter; il serait toutefois important de mobiliser une communauté de personnes atteintes d’anxiété et de leur conférer la confiance indispensable pour partager leurs conseils, leurs retours d’expérience, et pour imbriquer leurs propres connaissances à celles des autres. »

Crois-tu qu’il existe une raison beaucoup plus intérieure qui empêcheraient les gens à poser les mots sur leur maladie mentale et à assumer délibérément l’existence de leur trouble psychologique ?

« Je vis parfois encore ce sentiment qui me fait sentir ma différence, qui me confronte parfois à mes peurs intérieures et personnelles, qui rend compte de ma maladie. On veut être accepté dans le groupe, on veut être aimé et on cherche à être comme tout le monde, à se rassurer de faire partie de la société.  Et si en grandissant,  on conserve cette différence cela veut dire qu’on n’est pas fonctionnel. Si nous sommes enfermés dans ces croyances, c’est parce que la société nous a éduqué ainsi. Lorsque j’ai été diagnostiquée, je n’étais même pas fière de moi-même. L’étiquetage personnel, l’auto-jugement prennent en compte l’acceptation ou non de sa maladie mentale. Pour les gens de mon âge, la vision de soi est une difficulté parfois insurmontable. J’étais convaincue que j’étais vouée à l’échec, que j’étais responsable du développement de mon trouble mental, que je n’avais pas assez pris soin de moi, que de m’avouer que j’avais ce problème c’était du lâcher-prise. Il s’est révélé qu’avouer cette défaite était le début de la victoire. La maladie mentale n’est pas une fatalité en soi. Il faut intérioriser ce concept.

Le TPL fait toujours partie de moi parce que je suis parfois éprise par un sentiment de vide.  Plus jeune, j’ai le souvenir d’avoir été malheureuse ; je pleurais chaque soir avant d’aller me coucher. J’ai commencé à ressentir le vrai bonheur à l’âge de 22 ans alors que j’en ai 23. Ça m’a quand même pris 4 ans avant de comprendre qu’il y avait de l’espoir. Mais aujourd’hui je suis en amour avec la vie et c’est d’ailleurs le message que j’essaie de démontrer aux gens. Le changement ça prend du temps tout comme le bonheur n’est pas constant.  J’apprends à être en amour avec la vie chaque jour et ce, malgré les périodes difficiles que je rencontre. J’ai tendance à rappeler que la maladie mentale est un cadeau mal emballé de la vie . »

Quels apprentissages t’as apporté la création de l’EPMC ?

« En créant EPMC, j’ai pu apprendre sur moi-même plus que je ne l’aurais cru. EPMC m’a appris à être moi-même et à affirmer ma personnalité telle qu’elle est. Mes premières publications ne reflétaient pas ma signature parce que je voulais offrir un contenu complet, pratiquement parfait. J’ai réalisé que j’étais un individu comme tout le monde. C’est pourquoi, j’ai ouvert les yeux et j’ai suivi mon cœur. Je me dis qu’en étant moi-même le plus possible, les gens auraient plus de facilité à s’identifier à ce que je veux leur adresser, à créer des liens forts, à établir une véritable amitié. En apprenant à être plus indulgente envers moi-même, EPMC a grandi et continue de croître parce que chaque personne s’est reconnue dans une histoire, dans un fragment de témoignage ou même s’est sentie moins seule dans les obstacles qui se sont manifestés sur son chemin.

Je ne veux pas passer pour une professionnelle parce que je n’en suis pas une. J’essaie donc d’apprendre aux autres, tout en assimilant de nouvelles choses moi-même. EPMC m’a non seulement permis d’en savoir plus sur des troubles dont j’ignorais l’existence, d’acquérir cette transparence et cette sincérité à laquelle j’aspirais et qui s’exprime désormais dans ce que je publie mais aussi de conférer un sentiment de paix, des perspectives et des habitudes de vie plus saines et une sécurité nouvelle pour les autres, pour moi et pour tous. »

Quel rêve aimerais-tu accomplir d’ici une année ?

« Mon premier souhait serait d’arriver à créer la plus grande communauté possible autour d’EPMC et d’y impliquer les proches aidants aux personnes atteintes de troubles mentaux, de recueillir les témoignages de ces personnes accompagnatrices qui ont d’une façon ou d’une autre vécu un semblant de souffrance. On n’est pas forcément atteints de maladie mentale mais on a certainement des proches qui le sont. Le partager inciterait plusieurs de prendre la parole, d’oser comprendre, de poser des questions et d’accueillir un engagement de faire la différence.  Converger la vision des individus atteints et non atteints susciterait l’intérêt de tous à faire face et à lutter contre la maladie mentale. Plus on est nombreux, plus on pourra se faire entendre. »

Sur cette note pleine d’ambition et d’espoir, c’est une Audrey audacieuse et pleine d’inspiration qui complète cette entrevue avec la Rédaction de L’intérêt. Entre courage, délivrance et aspiration à une société assouplie face à la maladie mentale, elle nous a livré son histoire, nous impressionne par la profondeur de sa réflexion et de sa vision et anime en prime la force de sa communauté engagée, omniprésente et réactive.

Audrey invite d’ailleurs toutes les personnes qui seraient intéressées à se joindre à l’EPMC à prendre action et à la suivre sur la route du rétablissement mental, de l’entraide collective et de la cohésion solidaire pour lutter contre les troubles psychologiques.

Pour en savoir plus, tu peux retrouver sa plateforme sur Instagram @_epmc

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