Enquête: La fin des intégrations?

Printemps 2016. Suite au témoignage d’une étudiante de l’ÉTS racontant les actes dégradants qu’elle aurait subi au cours des initiations de l’année précédente, le Québec est scandalisé de découvrir que des activités humiliantes pour les femmes sont organisées par des associations étudiantes universitaires. La rentrée fait surgir d’autres cas et le sujet revient d’actualité en septembre. Le gouvernement est pressé d’agir, la pression médiatique est immense et la ministre de la Condition féminine, Lise Thériault, déclare que les universités devraient réfléchir à l’interdiction des initiations. HEC Montréal a déjà eu plus que sa part de controverse à cause de ces activités. Les initiations sont-elles condamnées à disparaître?
 

Un sujet d’actualité

À la rentrée, certaines initiations ont été scrutées par les médias. L’émission J.E., réputée pour ses grandes enquêtes,  infiltre même une soirée étudiante avec des caméras cachées comme seul cette émission sait le faire. Dans les grands médias québécois, on apprend qu’à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), une liste de défis à caractère sexuel est distribuée lors d’un événement organisé par l’équipe des Jeux de la Communication. L’équipe s’empresse alors de rassurer le Québec, «le document en question n’est pas officiel»! On peut au moins espérer que cette expérience pratique de la communication avec les médias leur servira un jour. Un cas similaire est survenu à la faculté de droit de l’Université de Montréal. À l’UdeM comme à l’UQO, les associations étudiantes et la direction ont dénoncé ces activités, mais on peut se questionner sur la crédibilité de ces dénonciations puisque l’on sait que ce type d’activités avaient cours depuis de plusieurs années et que ceux qui dénoncent aujourd’hui auraient dû savoir que ces activités avaient lieu.

C’est dans ce contexte que le gouvernement libéral, par la bouche des ministres Hélène David et Lise Thériault, respectivement ministre responsable de l’Enseignement supérieur et ministre de la Condition féminine, a annoncé qu’il allait agir, sans préciser comment et en refusant d’exclure l’interdiction pure et simple des activités d’initiations.

Et HEC?

Pourquoi HEC Montréal a-t-elle été épargnée cette fois-ci? Grâce à une prévention impeccable, des étudiants particulièrement conscientisés ou un simple coup de chance? Nous avons rencontré le CSL, l’AEHEC et M. Jean-Francois St-Pierre pour tenter de répondre à cette question. Nous tenons à remercier le Comité Sports et Loisirs, en particulier Alexandre Hanne, président, Philippe Bérubé, trésorier, Jeanne Labelle, VP relations publiques et Jérémy Grandmont, VP exécutif, et l’AEHEC, en particulier Moncef Ayoun, VP communications et Robin Houenoussi, VP interne, qui ont bien voulu nous rencontrer malgré un horaire serré entre la fin de session et le bénévolat pour la Journée de Noël des enfants. Nous avons également rencontré M. Jean-Francois St-Pierre, qui est le directeur en charge des relations avec la communauté étudiante et nous tenons également à le remercier pour sa collaboration.

Retour sur certaines controverses

Il y a cinq ans, HEC Montréal faisait le tour du monde grâce à ses initiations. À l’époque des étudiants (du groupe 1, pour ceux qui cherchent des coupables) s’étaient déguisés en Usain Bolt… en se couvrant de peinture noire. Si le phénomène du blackface est relativement inconnu ici et n’a pas nécessairement de connotation raciste au Québec , ce n’est pas le cas aux États-Unis. Les images prises par un étudiant de McGill étaient simplement trop belles pour les chaînes américaines. Cet événement a mis une pression énorme sur HEC à l’époque et tous ceux que nous avons rencontrés insistent sur le fait que les changements apportés, qui sont détaillés plus bas, font que ces événements ne pourraient pas se reproduire. Les écoles traditionnellement masculines, comme HEC Montréal et Polytechnique, ont des cultures qui portent plus sur la fête et elles sont reconnues pour cela. La Nuit des assos, une activité où les membres des associations étudiantes liées à l’AEHEC étaient invités à passer une nuit à l’école, n’existe plus à cause de certains excès qui y ont été constatés. Bien que c’était l’une des seules fois où l’on pouvait dormir à HEC sans risquer de se faire réveiller par le professeur de mathématique, il semblerait que les participants ne profitaient pas de cette occasion en or pour se reposer.  Autrefois, il n’y avait pas un contrôle aussi serré des entrées aux 4 à 7, et on ne limitait pas l’entrée aux seuls étudiants. L’affluence de gens de l’extérieur ou d’anciens étudiants posait parfois problème puisque certains avaient des comportements dignes d’une soirée métal aux Foufounes Électriques. Si nous avons depuis ces nouvelles règles des 4 à 7 se déroulant sans problèmes majeurs, nous avons aussi droit à de longues files d’attente pour y entrer.

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                                                                                                          ©ARV

Qu’est-ce qui a changé depuis? Comment les intégrations se déroulent-elles maintenant?

Tout d’abord, le CSL, qui organise toutes les activités d’intégration des étudiants en première année, affirme que d’importantes leçons ont été tirées du passé. En effet, bien que les membres du CSL changent à chaque année, toute la planification faite dans le passé est réutilisée et améliorée à chaque année. Des notes sont prises sur chacun des problèmes survenus et des correctifs sont appliqués lors des éditions suivantes. Selon les membres du CSL, tout ce qui pourrait être controversé ou jugé offensant est refusé. Cela vaut pour les déguisements, les publications sur les réseaux sociaux et les thématiques. Les intégrateurs sont tenus de signer un contrat afin de s’assurer que leurs responsabilités soient claires. Il leur est entre autres interdit de boire de l’alcool pendant le beurrage. HEC participe aussi à la campagne Sans oui c’est non!, ce qui s’est concrétisé par une formation obligatoire sur le consentement pour les 163 participants du chalet du CSL. Les membres du CSL ont aussi été surpris par les dérapages survenus dans d’autres universités. Ils sont convaincus que des événements similaires ne pourraient pas arriver à HEC et ils rappellent que les activités à thématique sexuelle sont interdites. Ils font aussi remarquer que l’aller-retour à la plage s’est particulièrement bien déroulé cette année, ajoutant qu’aucun des plus de 1000 fêtards n’a eu besoin de partir avec les services d’urgences.

La plage édition 2016: Plus de 1000 fêtards en comptant les intégrateurs et tout le monde de retour intact.
La plage édition 2016: Plus de 1000 fêtards en comptant les intégrateurs et tout le monde de retour intact

© ARV Nemesis

L’AEHEC a pour l’essentiel une mission de support et de surveillance relativement à l’organisation et au déroulement des initiations. Ils vérifient que rien n’ait échappé au CSL. Ils s’assurent aussi que les activités soient organisées conformément aux valeurs qu’ils promeuvent comme la consommation responsable de l’alcool et l’inclusion, afin de rendre possible la participation de tous aux activités. Au moins un membre de l’AEHEC est présent lors de chaque activité importante pour s’assurer du bon déroulement de celle-ci. Lors de notre rencontre, les membres présents ont fortement insisté sur l’importance la collaboration entre la direction, l’AEHEC et le CSL. Collaboration qui est, de l’avis de tous, excellente.

Une campagne qui a eu des résultats concrets, selon l'AEHEC et le CSL
Une campagne qui a eu des résultats concrets, selon l’AEHEC et le CSL

M. Jean-Francois St-Pierre, qui est le directeur en charge des relations avec la communauté étudiante, nous a quant à lui expliqué que ce qui permet qu’une activité se répète, c’est l’absence de problèmes lors de son édition précédente. À HEC Montréal, un effort énorme est mis sur la prévention des risques, particulièrement lors de l’organisation des activités d’initiations et celles impliquant de l’alcool. Organiser le Party Descelles ou l’aller-retour vers la plage sans qu’il y ait de dérapage majeur n’est pas une mince affaire. Exception faite du 4 à 7, la consommation d’alcool est généralement interdite sur le terrain de l’école, ce qui n’est pas vrai dans toutes les facultés. Selon M. St-Pierre, c’est le professionnalisme des étudiants qui assure la bonne marche de ces activités. En conclusion, l’essentiel du travail se fait en amont, il intègre les leçons des années passées et est invisible pour les participants, ce qui n’enlève rien à son efficacité.

Quelle pertinence ont les initiations en 2016?

On entend souvent que les initiations sont moins intenses qu’autrefois et c’est vrai. Les contraintes sont plus grandes qu’avant et la tolérance relativement à certains comportements est plus faible. En se comparant aux autres universités, on remarque que HEC Montréal est parmi celles qui encadrent le plus les initiations. Si certains s’en désolent, les avantages d’une sévérité accrue sont pourtant nombreux : climat sécuritaire pour les étudiants et les étudiantes, baisse du risque de réputation et assurance que les prochaines cohortes pourront elles aussi avoir droit à des activités intéressantes. Si HEC Montréal a cette fois été épargnée par ces scandales, un étudiant n’aurait cependant pas à réfléchir longtemps pour se remémorer une activité étudiante discutable qui aurait pu faire l’objet d’un bel article dans le Journal de Montréal. Encore aujourd’hui, une réflexion s’impose, et le fait que HEC s’en soit bien tirée cette fois-ci ne devrait pas en occulter la nécessité.

Les initiations sont une tradition dans les universités et elles n’ont pas pour vocation de se réinventer à chaque année. Elles servent à créer des liens et à transmettre les valeurs du groupe. Elles sont un rite important au même titre que la collation des grades et le bal des finissants. La controverse actuelle n’est pas le résultat d’une dérive des initiations vers quelque chose d’inacceptable, mais plutôt d’une évolution du consensus sociétal sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. L’enjeu est de faire évoluer les initiations pour rester en phase avec la société, particulièrement en ce qui a trait à la condition des étudiantes, tout en préservant le côté social et la création de l’esprit de groupe. Ce sont deux choses qui ne sont pas mutuellement exclusives.

C’est un débat qui doit se faire à HEC Montréal, puisque la communauté étudiante est ultimement la seule responsable du contenu et de la façon dont se déroulent ces activités. Les événements survenus dans d’autres universités ont montré ce qui se passe lorsque ce débat est évité. Heureusement, HEC Montréal a tiré des leçons du passé et adopté une approche préventive, ce qui ne nous met cependant pas à l’abri de toutes dérives futures.  Au Québec, on discute désormais de l’interdiction des initiations, alors que c’est chose faite en France. Il faut cependant être naïf pour croire que des interdictions aussi restrictives seraient respectées; la fête serait simplement organisée par d’autres personnes, et il n’y aurait plus aucun contrôle exercé par la direction et les associations étudiantes. Il existe, j’ose le croire, un point d’équilibre. Celui-ci, si nous ne le trouvons pas nous-même, nous sera imposé. Peut-être y a-t-il là un enjeu pour les prochaines élections étudiantes?

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