Économie circulaire – Faire évoluer les perceptions

Titulaire d’un DESS en environnement et prévention (Université de Montréal) et d’une maîtrise en environnement (Université de Sherbrooke), Mélanie McDonald travaille depuis plus de 10 ans à la mise en œuvre du développement durable au sein des organisations. Formatrice et conférencière reconnue, elle a notamment collaboré avec les meilleurs experts pour mettre en œuvre et coordonner plusieurs projets complexes dans ce domaine en mettant à profit la contribution d’une grande variété d’acteurs (universités, entreprises, gouvernements, ONG, associations professionnelle, etc.)

Véritable « agente de changement », Mélanie McDonald est aujourd’hui coordonnatrice de l’Institut EDDEC (Institut de l’Environnement, du Développement Durable et de l’Economie circulaire) et contribue au développement d’approches innovantes pour mobiliser les acteurs de la société autour des enjeux du développement durable et accompagner les changements induits par la responsabilité sociétale des organisations. 

Pouvez-vous  expliquer  aux lecteurs qui n’ont pas pris connaissance des précédentes éditions, en quoi consiste l’économie circulaire et pourquoi est-il devenu primordial de s’engager dans cette voie? 

economie_circulaire_melanie_mcdonaldLe modèle d’économie circulaire est un modèle où l’on va revoir nos façons de produire et de consommer en s’assurant qu’à chacune des étapes de la chaîne de production et de consommation, on protège le plus possible nos ressources pour en utiliser le moins possible en amont et en jeter le moins possible en aval. L’objectif principal est ainsi centré sur les ressources naturelles.

Étant de plus en plus nombreux à se partager des ressources limitées sur une planète finie, il apparaît  clairement essentiel de s’engager dans cette voie. En fait, j’ai entendu parler de l’économie circulaire pour la première fois lorsque je travaillais en Europe où le concept s’est beaucoup développé ces dernières années. Et à vrai dire, de prime abord, ayant à cœur la totalité des enjeux du développement durable (DD), j’ai émis des réserves du fait de l’absence de volet social et de la focalisation sur les ressources naturelles. Mais avec le recul, je réalise que c’est vraiment la démarche la plus efficace à entreprendre, et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord, si l’on met en place des petites initiatives en matière de DD chacun de notre côté, on a l’impression que cela ne donne rien et c’est décourageant. C’est vraiment un coup d’épée dans l’eau. Au contraire, l’économie circulaire nous permet d’avoir un véritable « cadre d’action commun » dans lequel tous les acteurs peuvent s’inscrire – entreprises, gouvernements, municipalités, consommateurs, tiers-secteur… – et c’est d’autant mieux que le concept est centré sur l’action, contrairement au concept de DD qui est, lui, centré sur les problèmes à résoudre et les enjeux. L’économie circulaire nous apporte ainsi l’approche concertée dont manque le concept de DD à travers ce projet et ce cadre d’actions communs.

Ensuite, l’économie circulaire force la collaboration entre les acteurs. C’est d’ailleurs un préalable nécessaire si l’on veut que cela fonctionne. Il faut mettre tous les acteurs d’un territoire ou d’un secteur qui utilisent une même ressource donnée – qu’il s’agisse des producteurs, des consommateurs, ainsi que tous les acteurs intervenant dans les boucles de rétroaction des ressources – à la même table. C’est seulement à ce moment-là que l’on pourra arriver à des solutions vraiment pertinentes. Se retrouver autour d’un même projet collaboratif permettra aussi à chacun de développer une meilleure compréhension des besoins des autres. Au final,  c’est cette collaboration étroite, qui va nous permettre de pouvoir discuter d’autres enjeux de DD, dont notamment les enjeux sociaux, qui doivent absolument être pris en considération.

Enfin, une autre raison pour laquelle le passage à  l’économie circulaire doit absolument être encouragé, c’est que si l’on manque de ressources – comme l’eau par exemple, qui est une ressource vitale – cela aura un impact dramatique sur les enjeux sociaux. En agissant sur cet enjeu d’utilisation efficace des ressources mis en avant dans le cadre du concept d’économie circulaire, on peut s’assurer que l’on aura des impacts positifs sur d’autres enjeux critiques du DD.

L’Europe, et dans une moindre mesure l’Asie, sont déjà engagés dans cette voie. Qu’en est-il au Québec ? Les lignes commencent-elles à bouger

Au Québec, on était les premiers (l’Institut EDDEC) à parler du concept d’économie circulaire il y a moins d’un an, au printemps dernier. Depuis, au niveau du gouvernement, on ne sait pas à quel point l’intégration se fera dans la stratégie de développement durable du Québec 2015-2020. Nous avons été consultés en début d’année. Les membres de la Commission parlementaire devant lesquels nous avons fait notre présentation se sont montrés très intéressés à intégrer l’approche d’économie circulaire d’une façon plus importante dans la stratégie de DD. Mais, pour le moment, la stratégie en fait mention simplement à deux reprises et l’évoque comme un concept parmi d’autres et non comme un véritable concept structurant, un cadre d’action commun qui pourrait fédérer tous les acteurs. On attend de voir quelle place sera accordée au concept…

On a aussi beaucoup de projets pilotes qui sont en cours de définitions. L’un d’entre eux est déjà bien avancé. Il s’agit d’une proposition de projet dans le cadre de l’initiative « Je vois Montréal. » Il y a plusieurs territoires ou municipalités qui ont montré un intérêt à faire partie de projets pilotes. Des secteurs d’activité aussi ont mis en place des actions à l’image du secteur de l’aéronautique. Par exemple, nous collaborons avec Aéro-Montréal, qui a mis sur pied un groupe de travail dans lequel des acteurs de toute la chaîne de l’aéronautique sont présents. C’est un groupe qui échange sur la manière dont on pourrait mieux travailler ensemble. Des projets vont être développés à partir notamment des expériences déjà en place, dont celle d’Air Transat qui a déjà réussi à revaloriser un aéronef en fin de vie à près de 80%. L’idée c’est d’amener les acteurs de l’aéronautique à aller encore plus loin et à avoir une réflexion plus globale sur l’économie circulaire. Le secteur de l’électronique, de la construction s’intéressent également à l’économie circulaire, mais pour le moment, on en est véritablement aux premiers balbutiements.

Maintenant, dans toutes les composantes de l’économie circulaire, on a davantage avancé que ce soit au niveau de la réflexion ou de la mise en pratique. Par exemple, sur le recyclage on est plus avancé même s’il reste beaucoup à faire. Et c’est beaucoup plus connu que l’économie de la fonctionnalité où l’on part d’à peu près zéro. On avance également sur le réemploi et la consommation responsable. En revanche, sur le modèle global, on en est encore au début.

Quels sont les freins à la mise en place de ce modèle au Québec? 

C’est une approche qui repose sur la collaboration. C’est un beau défi qui va amener de nombreux bénéfices mais ce n’est pas simple à mettre en place. Les organismes n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, de partager les données. C’est une difficulté si l’on veut parvenir à suivre les ressources tout au long de leur parcours de vie et cibler à quel endroit on peut agir. On a besoin que les gens disposent des informations et surtout qu’ils acceptent de les partager.  Les stratégies sont certainement plus simples à mettre en œuvre pour faciliter la circulation des ressources dans des régions où il y a une plus grande densité de population. Malheureusement, ce n’est pas le cas au Québec.

De plus, même s’il y a un intérêt élevé sur ces thématiques de DD, on reste un pays extracteur de ressources, ce qui nous donne davantage le sentiment que les ressources sont infinies, alors que ce n’est pas le cas en Europe ou en Asie. Et cela pose un vrai problème. C’est le cas de manière générale en Amérique du Nord et les Etats-Unis ne sont pas tellement engagés sur la question. Un premier évènement aura lieu au mois de mai à Washington sur l’économie circulaire, mais on en est vraiment au tout début. À notre connaissance, le MIT, Yale, Stanford, Berkeley ont un ou deux chercheurs qui commencent à entamer une réflexion sur la thématique. Ils ne devraient pas tarder réaliser à quel point c’est important, mais pour le moment ce n’est pas à un niveau avancé. Si le sujet en venait à « décoller » aux Etats-Unis, cela nous aiderait vraiment à promouvoir le modèle et à accélérer sa mise en place au Canada.   

De quoi les entreprises auraient-elles besoin pour s’engager sérieusement dans cette voie? 

Premièrement, de comprendre ce dont il s’agit. L’économie circulaire n’est pas encore connue. Ce sera plus simple de montrer l’intérêt pour eux de s’orienter dans cette direction, car cette approche répond à des enjeux d’affaires évidents. Il s’agit notamment d’avoir accès aux ressources dont ils ont besoin à un prix intéressant. C’est certain qu’avec des incitatifs économiques, si les entreprises et industriels payaient le juste prix pour les ressources, de leur extraction à leur élimination, cela changerait tout. Pour l’instant, avec la REP (Responsabilité Elargie des Producteurs), on commence tout juste à les faire payer. Et ce n’est pas suffisant. Cela n’a rien à voir avec une véritable internalisation du coût réel des ressources et de la pollution.

Ensuite, l’économie circulaire se déploie surtout par une mise en réseau des acteurs. Les entreprises ont besoin que l’on mette en place ces démarches collaboratives là. Ce n’est pas évident pour elles de mettre en place cette approche collaborative elles-mêmes avec les parties prenantes. Cela reste vraiment éloigné de leurs façons de faire. Elles ont besoin « d’acteurs-réseaux » qui mettent en lien toute la chaîne d’activité. Elles ont surtout besoin de monter en compétences et de maîtriser des outils simples d’aide à la décision. Elles ont besoin que ces acteurs-réseaux leur montrent où se trouvent les pertes de ressources dans leur système, leur trouvent des solutions alternatives qui soient les plus efficaces possible et les aident à les mettre en œuvre. Les entreprises ont besoin que les choses soient simples, qu’on les aide dans leur prise de décision, dans leur mise en relation avec les acteurs.

De nombreux acteurs pourraient s’engager auprès des entreprises. Le gouvernement avec son expertise réglementaire, les municipalités et les associations industrielles en mettant en lien les acteurs. Les universités, pour les accompagner mais aussi développer les compétences, les connaissances et les outils nécessaires pour les aider.

Si l’on reprend l’exemple précédent de l’aéronautique, les acteurs commencent à s’engager dans une véritable collaboration qui n’avait jamais été entreprise jusqu’à aujourd’hui. Les uns réalisent que les ressources clés qu’ils devaient extraire à l’autre bout du monde pouvaient leur être fournies par d’autres acteurs du secteur ignorant l’importance clé de ces ressources, les autres proposent des plans ou des solutions permettant de régler les problèmes d’autres acteurs du secteur. Au final, le potentiel de gain économique et stratégique est énorme. Je suis convaincue que toutes les entreprises vont s’engager dans cette voie, mais cela demande un véritable changement de mentalités. La collaboration est un vrai défi !

Pouvez-vous nous rappeler le rôle de l’Institut EDDEC? Quels seront les prochains événements marquants? Comment les étudiants qui le souhaitent  peuvent-ils s’impliquer?

Notre mission est de soutenir est de promouvoir la formation,  la recherche et le développement, l’action et le rayonnement de Campus Montréal (HEC Montréal, Polytechnique Montréal, Université de Montréal) en matière d’environnement, de développement durable et d’économie circulaire dans un esprit de partenariat et d’interaction, à l’ « interface » entre ces 3 organismes fondateurs et les acteurs de la société.. Ce qui nous distingue, c’est l’approche multidisciplinaire en interne et multi-acteurs en externe.

Notre rôle va également varier en fonction des thématiques prioritaires que l’on a retenues ensemble avec les chercheurs. Et la thématique n°1 que l’on a identifié cette année, c’est l’économie circulaire. Là notre rôle est particulièrement fort, car c’est une thématique qui n’est pas connue des chercheurs non plus. En ce sens, on a également pour mission de faire connaître la thématique tant auprès des chercheurs que des étudiants, de la direction des universités, des services, etc.

On organise  aussi des évènements sur le campus pour que tout le monde puisse s’approprier la thématique. C’est le cas notamment de la table ronde organisée en collaboration avec  l’association HumaniTERRE d’HEC Montréal. Le prochain évènement organisé sur le campus sera quant à lui centré sur l’économie circulaire et l’alimentation.

Sur le volet « action, » on monte un laboratoire-campus sur l’économie circulaire. Des étudiants travaillent avec les coordonnateurs en développement durable pour déterminer de quelle manière l’économie circulaire pourrait s’appliquer pour le mobilier et pour une meilleure utilisation du matériel informatique sur le campus. C’est vraiment un projet sur lequel les étudiants pourraient s’impliquer davantage. On pourrait monter un projet beaucoup plus structuré et fort si tous étudiants et groupes étudiants s’associaient.

Sur le volet « Recherche, » on est en train de mettre en place une programmation de recherche sur l’économie circulaire que l’on a co-créée avec une centaine de chercheurs et d’étudiants. Pour le volet « dialogue et transfert, » on organise des évènements externes et on participe à plusieurs groupes de travail. On intervient également dans des évènements. On essaie d’être le plus présent possible pour que les gens s’approprient la thématique et pour identifier des besoins auxquels la recherche ou nos actions peuvent répondre.

Pour revenir à l’implication des étudiants, que ce soit dans le volet « action » ou dans le volet « recherche, » leur contribution est vraiment la bienvenue. Ils ne doivent pas hésiter à nous contacter. On peut aussi les intégrer dans le processus de co-construction de la programmation de recherche ou pour la réalisation de projets en lien avec des OSBL. On peut vraiment faciliter la mise en contact. Beaucoup d’initiatives peuvent aussi se mettre en place dans le cadre de projets étudiants. Et comme il y a un véritable besoin de montée en compétences de tous les acteurs de la société sur le sujet, il pourrait être pertinent de monter une équipe de sensibilisation. 

Une offre de formation est-elle en préparation pour les étudiants du campus? Intègre-t-on déjà ces enjeux dans certains cours? 

Sur le volet « formation, » plusieurs chercheurs/professeurs ont sollicité notre intervention. On est intervenu en urbanisme, en génie, en politique, pour expliquer ce qu’était l’économie circulaire. Il y a également une nouvelle formation qui va voir le jour en septembre prochain en éco-design stratégique sur la base d’un partenariat entre polytechnique et l’école de design de l’Université de Montréal. Dans ce cadre, il y aura une composante importante sur l’économie circulaire.

Le sujet commence à s’intégrer dans l’offre de cours, mais ce n’est pas encore généralisé. Il faut d’abord que tout le monde puisse s’approprier le concept et que le reste de la société avance aussi sur la thématique pour créer une véritable demande.

Que conseilleriez-vous aux étudiants de HEC Montréal qui souhaitent participer à cette transition vers un modèle d’économie circulaire à la fois en tant que professionnel de demain et consommateur d’aujourd’hui? 

Je les inviterais à s’informer davantage, à suivre le mouvement et à s’en inspirer pour changer les façons de faire de façon profonde. On est vraiment capable de le faire. On doit juste changer nos perceptions. Ce que l’on perçoit comme des déchets, des matières résiduelles, on doit désormais le voir comme des ressources. Cela demande un véritable switch de mentalité. Aussi bien en tant que professionnel que consommateur, on devrait être à l’affut des possibilités, être ouverts. Pas seulement dans un profond dévouement pour le développement durable, mais aussi dans une optique d’efficacité de l’utilisation de nos ressources (notamment financières). Et surtout, cela pourrait réellement être source d’innovation.

En savoir plus :

Sur l’Institut EDDEC

http://instituteddec.org/linstitut/

Sur le projet « Je vois Montréal »

http://instituteddec.org/notre-projet-deconomie-circulaire-seduit-vois-montreal/

Catégories: Développement durable

Tags: ,,,