Ciné-campus : Félix et Meira

Félix est à la traîne dans sa vie. On le rencontre sur le point de dire adieu à un père qui ne le reconnaît pas (ou ne veut pas le reconnaître), il semble être au chômage et son seul lien avec le monde est une sœur à qui tout sourit. Malgré ce constat morose, Félix refuse de se laisser submerger et croise la route de Meïra. Réunis par un attrait commun pour le dessin, le gentil (non-juif) est perçu comme une opportunité de fuir un milieu juif hassidique qui est devenu un bâillon pour Meïra. On assiste alors à l’évolution douloureuse de l’héroïne qui transgresse les traditions de sa culture pour s’affranchir.

« Félix et Meïra » s’appuie sur trois personnages et se divise en deux parties. Il y a Félix et Meïra, naturellement, mais aussi Shulem, le mari orthodoxe. La division du film suit le mouvement de Meïra qui fuit l’un pour atteindre felix_meira_2l’autre. Cette structure assimile Shulem à l’inertie des traditions en le figeant dans des endroits clos généralement partagés avec des invités tandis que Félix, la liberté, évolue seul dans des espaces ouverts et sans identité lorsqu’il n’est pas dans son appartement où l’agencement contribue à ce sentiment de désordre heureux (qui accroche une veste de costume à un clou sur un mur?). Le spectateur se met à la place de Meïra, partage son étouffement et souhaite sa fuite tout autant qu’elle. Cette dynamique connaît son apogée lors du voyage à Brooklyn. Ce moment est un paroxysme visuel (le jeu des visages dans le brouillard de couleur de Times Square), sonore (la musique sud-américaine) et physique (la caresse qui décoiffe Meïra) et fait office de lune de miel, d’éblouissement d’une femme qui passait sa vie dans une obscurité de bougies et de cantiques.

À ce stade le spectateur se réjouit du cours des évènements, mais la seconde partie du film va semer un doute qui va se révéler être le message du film.

La visite de Shulem chez Félix est un virage, un demi-tour. Les deux personnages que rien n’unit se trouvent et échangent leurs rôles autour du père décédé de Félix. De mari intraitable, Shulem devient l’homme abandonné et seul tandis que la brusque réalité de l’adultère de Félix le fait passer de l’idéal libre à l’amant coupable et impuni. S’opère alors dans le film une translation des symboles : Shulem ressuscite l’insouciance de Meïra en écoutant son vinyle et en faisant le mort cependant que Félix essaie de justifier le choix de Meïra en l’emmenant à Venise, sans résoudre un problème fondamental : elle n’est pas plus heureuse avec lui qu’avec Shulem.

Le spectateur comprend alors que le « bonheur » comme aspiration existentielle ne dépend pas du contexte dans lequel l’on se trouve, mais plutôt de l’état d’esprit qui nous gouverne. Meïra sert d’exemple, car elle cède à la version du bonheur proposé par Félix et se rend compte qu’elle n’est pas meilleure que celle de Shulem.

Le générique se déroule sur l’image d’une gondole qui erre la nuit tombée dans les rues inondées de Venise, comme pour suggérer la vacuité de la passion qui a transi Meïra et qui ne l’a menée nulle part. Ce film ne porte ni message social, ni jugement culturel. « Félix et Meïra » cherche juste à raconter une histoire; il propose au spectateur de remettre en question les impulsions qui méprisent les conséquences et sont trop souvent à l’origine de drames personnels qui viennent appuyer les mots de Shulem: « La vie est cruelle ».

Catégories: Art et vie culturelle

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