Chronique HECulture #1 : Les micro-agressions

Salut, cher lecteur ! Dans cette nouvelle chronique composée de 3 articles, HECulture fait entendre sa voix via L’intérêt pour explorer avec toi la nature de la diversité au sein d’HEC…

Aujourd’hui Tommy Khuon, VP Finance du comité HECulture, a décidé d’exprimer son point de vue sur la question des micro-agressions à partir de son expérience personnelle. Que sont les micro-agressions, quelles en sont les conséquences ? Sans plus attendre, laissons la voix à Tommy :

Tommy Tremblay versus Tommy Khuon

« Avant de commencer l’école primaire, j’étais plutôt isolé du monde extérieur et j’étais convaincu que le reste de la société me ressemblait. C’est lors de ma première journée à la maternelle que j’ai remarqué que ce n’était pas du tout le cas. En voyant que j’étais un des seuls élèves qui avait un teint de peau qui s’approchait plus du caramel que du lait Natrel et que mon nom sonnait complètement différent de celui des quinze Maxime Gagné de ma classe, je me suis rapidement rendu compte que j’étais assez différent des autres. 

Tout le monde était en mesure de prononcer le nom de Tommy Tremblay, mais étrangement, personne n’arrivait à prononcer celui de Tommy Khuon. Malgré le fait que mon nom de famille ne comporte qu’une seule syllabe, une faible portion des personnes que j’ai rencontrées au cours de mes vingt-trois années sur cette planète ont su le prononcer correctement. Au fil du temps, j’ai fini par internaliser le fait que mon nom pouvait uniquement être prononcé par d’autres personnes de la communauté asiatique et j’ai finalement cessé d’expliquer à mes professeurs, camarades de classe et collègues de travail comment le prononcer. À ce jour, la façon dont plusieurs prononcent mon nom sonne comme un grincement d’ongles contre un tableau vert. Certains d’entre eux ont même abandonné toute tentative de le prononcer correctement, dont un de mes professeurs au secondaire qui a décidé de me rebaptiser Tommy K.  

Lors de ma première journée d’intégrations à HEC Montréal, l’un de mes intégrateurs a proposé de me surnommer « Petit Con » ou « Yukon ». J’ai compris le jeu de mots, mais j’ai malheureusement dû refuser son offre. Si les gens passaient autant de temps à apprendre à prononcer mon nom correctement qu’à faire des jeux de mots avec celui-ci, je ne serais sans doute pas en train d’écrire cet article.

Les micro-agressions, ça vous dit quelque chose?

Sans nécessairement en être conscient, j’ai été exposé à de nombreuses micro-agressions en lien avec l’origine de mon nom depuis que je suis jeune et je ne suis probablement pas le seul. Selon le Merriam-Webster Dictionary[1] , le terme micro-agression renvoie à « un commentaire ou une action subtile et souvent inconsciente ou non intentionnée qui porte préjudice à un groupe marginalisé ». Mal prononcer le nom d’une personne est rarement intentionnel, mais cela a pour effet de lui rappeler qu’elle ne fait pas partie de la majorité. Derald Wing Sue, dans son livre Every Day Agression in America, mentionne que l’accumulation d’événements triviaux, tels qu’un patron qui prononce mal notre nom, peut avoir des effets aussi néfastes que des actes discriminatoires explicites.[2]

« Un commentaire ou une action subtile et souvent inconsciente ou non intentionnée qui porte préjudice à un groupe marginalisé »

Merriam-Webster Dictionary

Notre nom construit notre identité et représente notre héritage et notre culture. Nous devrions le porter fièrement, car nous sommes fiers de nos origines et de nos racines. Malheureusement, ce sentiment de fierté peut rapidement s’estomper lorsque notre nom « imprononçable » nous stigmatise et nous marginalise. Certains individus seraient même susceptibles de développer un certain ressentiment envers leur propre communauté, ce qui mènerait à une forme de racisme internalisé dans certains cas extrêmes. Docteure Ranjana Srinivisan, une psychologue d’origine sud asiatique, admet avoir commencé à ressentir de la colère et de la honte envers sa culture après s’être fait ridiculiser pour son nom pendant plusieurs années. Elle aurait souhaité être issue d’une communauté où les noms n’étaient pas si complexes et pouvoir se fondre dans la foule.  Cette dernière évitait également de corriger les personnes qui prononçaient mal son nom par crainte de créer un inconfort : « À l’âge de seulement quatre ans, mon rôle était de faire rendre mes professeurs blancs plus confortables, plutôt que ça soit eux qui prennent le temps et fournissent l’effort de bien prononcer mon nom.»[3] 

Si vous prononcez de travers le nom d’une personne et qu’elle ne vous corrige pas, ça ne veut pas nécessairement dire que ça ne l’affecte pas. Ça veut probablement dire qu’elle tient à éviter toute forme de réticence ou de débat quant à la prononciation adéquate de son nom. 

Kamala Harris, publiquement marginalisée et ridiculisée 

Vous devez sans doute connaitre madame Kamala Harris, candidate à la vice-présidence américaine. Son prénom signifie « lotus » en Sanskrit et elle le porte fièrement. Malheureusement, elle continue d’être stigmatisée pour ce dernier. 

L’animateur de Fox News, Tucker Carlson, a prononcé de travers le nom de Kamala Harris plusieurs fois en ondes. L’un de ses invités le lui a fait remarquer et a tenté de le corriger. Au lieu de se rectifier, la réponse de l’animateur fut la suivante : « et alors? ». Un événement similaire s’est produit il y a quelque temps. Dans un extrait de sa conférence de presse, nous pouvons voir le sénateur républicain David Perdue se moquer de madame Harris en altérant intentionnellement son nom : « Kamala? Kamala? Kamala-mala-mala? Je ne sais pas. Peu importe ». Son commentaire visait indéniablement à ridiculiser et marginaliser madame Harris ainsi que l’origine de son nom. Mission accomplie, les éclats de rire de la foule en témoignent. Ces rires révèlent que nombreux demeurent inconscients du racisme perpétué par un tel geste. Cet incident a offensé plusieurs personnes de minorité visible et il a été le catalyseur d’un nouveau mouvement sur Twitter que l’on pourrait traduire par le mouvement « mon nom est ». En effet, l’hashtag #mynameis est devenu viral sur les réseaux sociaux et les internautes l’utilisent présentement pour partager l’origine de leur nom ainsi que leur importance. 

Une publication qui m’a particulièrement marqué fut celle de Zara Ahmed : « Mon nom est Zara. Mes parents ont consacré beaucoup de temps et d’énergie à me donner un nom qui sera facilement prononçable pour les individus non indiens, mais ils ne devraient pas avoir à faire ça. Ça ne devrait pas être le rôle des personnes de couleur d’effacer une partie de leur culture pour rendre la vie des personnes blanches plus faciles ».

Screenshot du tweet de Zara Ahmed

Que faire pour éviter de perpétuer ces micro-agressions?

Prendre le temps de bien prononcer le nom d’une personne manifeste votre respect envers son identité, sa culture et son héritage. Si un nom vous semble peu familier et que vous craignez de mal le prononcer, commencez par demander directement à la personne comment se prononce son nom. Si vous discutez de nouveau avec cette personne, demandez-lui si vous avez bien prononcé son nom cette fois. Cela montre que vous faites un effort pour vous corriger.  Une autre alternative serait de demander à d’autres personnes comment prononcer le nom, soit son entourage ou même des individus que vous connaissez qui sont issues de la même culture que celle-ci. De plus, LinkedIn a maintenant une fonction qui permet d’enregistrer la bonne prononciation de notre nom. Essayez d’utiliser cet outil pour ne pas gâcher une entrevue en déformant le nom de votre futur(e) gestionnaire. Une chose à éviter est d’attribuer des surnoms à des personnes qui ne vous en ont pas donné l’autorisation.

Le racisme est un enjeu qui a gagné beaucoup d’attention dans les derniers mois, mais il demeure un phénomène ancré dans notre société depuis des siècles. Mal prononcer le nom d’une personne peut sembler anodin, mais tombe tout de même dans la sphère du racisme. C’est le devoir de tous d’être vigilant afin d’éviter de stigmatiser une personne en déformant son nom. »

– Tommy Khuon

Merci à Tommy pour son témoignage ! HECulture vous réserve d’autres articles donc restez aux aguets, la suite de la chronique paraîtra sous peu…


Bibliographie

[1] Dans Dictionnaire Merriam-Webster en lignehttps://www.merriam-webster.com/dictionary/microaggression

[2] Sue Wing, D. (2010) Microagressions in Everyday Life: Race, Gender, and Sexual Orientation.

[3] Torres-Mackie, N. (2019) Understanding Name-Based Microagressions : An Interview with Ranjana Srinivasan. Psychology Today.https://www.psychologytoday.com/ca/blog/underdog-psychology/201909/understanding-name-based-microaggressions

L’Intérêt est un journal d’opinion et, à ce titre, n’est pas tenu de présenter des articles neutres et impartiaux. Les textes n’engagent que l’auteur et ne reflètent en aucun cas les opinions de l’École, de l’AEHEC ou d’autres collaborateurs du journal.


7